I O P R E S S E

Le frigo est plein

Avez-vous déjà imaginé les membres de l’Académie française en plein débat ? Personnellement non, j’ai cependant déjà noté que certaines questions syntaxiques pouvaient devenir clivantes (je pèse mes mots, cela va sans dire). 

Il en va ainsi de la phrase nominale, autrement désignée non-verbale. Tout comme les meilleurs poètes, les chantres de cet outil stylistique s’avèrent souvent incompris par les fervents défenseurs de l’action (un verbe, un point c’est tout !). Ne vous inquiétez plus, vous n’êtes pas seuls.

Une phrase nomi… pardon, je ne saisis pas

Trivialement, une phrase nominale est un groupe syntaxique caractérisé par l’absence de verbe et souvent considérée comme une forme périphérique, assujettie à la phrase verbale. Un rôle subalterne que les linguistes attribuent généralement à l’héritage gréco-latin des structures-phrases en Occident.

Notre bon vieux Bled, lui, ne hiérarchise pas, mais distingue en revanche les phrases nominales des phrases averbales. Les premières s’articulent autour d’un nom ; les secondes autour d’un adverbe ou d’un adjectif. Dans les deux cas, elles se déclinent sous forme d’affirmation , d’interrogation, d’injonction ou d’exclamation.

Pour Paulo De Carvalho, systèmes verbal et non-verbal sont en effet à mettre sur un pied d’égalité en cela qu’ils représentent, chacun à leur manière, une unité minimale du discours. Dans l’opus n°6 de « Syntaxe et sémantique », il convoque même les exemples les plus épurés tels « Zut ! » ou « Silence ! ». 

Les proverbes offrent autant d’exemples quotidiens de recours à la phrase nominale ou averbale. Vous n’y prêtiez sans doute pas attention, mais elle est partout.

D'accord, mais à quoi sert-elle ?

Toujours selon notre linguiste, la phrase sans verbe relève principalement du domaine réactionnel et « […] parle, plutôt, de l’expérience unique, incomparable, que je vis en ce moment ; [elle] ne parle, en définitive, que de « moi », en disant comment « je » réagis à l’expérience d’un moment ».

La phrase nominale appuierait donc sur la corde émotionnelle ? Pas étonnant alors que la presse s’en empare pour rendre ses titres plus efficaces, et la publicité ses slogans plus percutants.

D’un point de vue stylistique, elle peut ajouter une once de légèreté ou une respiration bienvenues à un écrit saturé de verbes. Elle peut aussi induire une sensation de raccourci et donner un élan supplémentaire.

Tempérer sa passion

Le problème avec la phrase nominale, comme avec tout péché mignon, c’est que les amoureux font rarement de bons comptables. Autant il est important de lui rendre justice, autant le boycott systématique des phrases verbales risque d’être périlleux. Le maître-mot, donc, la mesure ! (Et hop ! L'air de rien, en voilà une.)

La phrase nominale est plutôt bien acceptée dans la littérature, où elle peut même constituer un exercice à part entière. Comme dans cet extrait du roman Le Train de nulle part, de Michel Thaler, entièrement écrit sans verbe :

« Quelle aubaine ! Une place de libre, ou presque, dans ce compartiment. Une escale provisoire, pourquoi pas ! Donc, ma nouvelle adresse dans ce train de nulle part : voiture 12, 3e compartiment dans le sens de la marche. Encore une fois, pourquoi pas ? »

En rédaction journalistique, attention ! Le portrait, la description – dans un reportage au long cours par exemple – se prêtent plus facilement à leur usage qu’un article d’actualité, qui privilégie un énoncé efficace et direct.

Dans tous les cas, ce ressort doit être utilisé avec parcimonie, au risque de brouiller complètement le message. Et de faire de vous, à juste titre, un incompris. L’utilisation de la phrase nominale, ou averbale, ne doit pas induire le lecteur en erreur ou occasionner une quelconque ambiguïté, et le rédacteur ne jamais sacrifier l’information sur l’autel du style.

Aussi, et c’est une constante, la relecture avant livraison est cruciale. N’hésitez pas à lire votre article à voix haute pour mieux vous rendre compte de l’effet produit à l’oreille par votre prose. Et si après plusieurs vaines tentatives, vous ne parvenez toujours pas à agencer votre phrase, n’en faites pas une affaire personnelle. Le lecteur ne vous tiendra pas rigueur d’avoir succombé à l’appel du verbe… il vous en sera peut-être même reconnaissant.

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