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Le frigo est plein

David Bessenay : du journalisme local au roman de terroir, dépeindre la ruralité

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📌 Eh toi, t'écris ?

David Bessenay est journaliste en presse agricole. Dans sa deuxième vie, il écrit des histoires où Beaujolais et monde rural tiennent le devant de la scène. Son premier roman, Quand les renards fumaient la pipe. Enquête en Beaujolais, est sorti en 2019. Il décrypte pour Textarea son rapport à son territoire natal et sa démarche d’écriture, mais aussi la façon dont s’articulent ses deux casquettes.

Lorsqu'on vous demande de le faire, vous présentez-vous comme écrivain, auteur, journaliste ou rien de tout cela ?

« Le terme écrivain me renvoie aux "vrais" écrivains connus et brillants, donc je dis en général journaliste et, de temps en temps auteur, assez passe-partout. 

Vous souvenez-vous du moment où vous avez souhaité devenir auteur ?

« J'ai eu envie d'écrire depuis longtemps. Entre 20 et 30 ans, j'ai fait quelques tentatives, abandonnées rapidement. Du coup, je suis devenu journaliste. Je pense que cela a beaucoup structuré mon écriture, mais j'ai gardé en tête l'idée d'écrire de la fiction. En 2013, j'ai eu besoin de contraintes et j'ai écrit une nouvelle pour un concours. Il y avait un thème et surtout une date, cela m'a obligé à aller au bout de mon idée. Ça a été un déclic. J'en ai écrit d'autres car l'exercice m'a beaucoup plu et j'ai commencé à réfléchir à mon premier roman. »

Aujourd'hui, quelle place tient l’écriture créative dans votre vie ?

« L'écriture personnelle tient une très grande place. C'est ce qui me stimule au quotidien et m'occupe l'esprit, malgré la difficulté d'enchaîner une journée de travail comme journaliste et deux heures d'écriture le soir. Je pense que c'est bien d'avoir un peu de temps libre pour écrire sereinement. Mais en tout cas, c'est ce qui me motive le plus, pour cela que j'ai de l'ambition, des projets, des envies […] Quand j'écris et que je suis pris dans un sujet, je me sens presque physiquement mieux. Je ne sais pas si le cerveau sécrète une hormone quand il a bien travaillé et a été un peu créatif, mais personnellement ça me fait beaucoup de bien. »

Le confinement actuel offre certains avantages, si je comprends bien ?

« Le confinement laisse beaucoup de temps. Même si je continue mon activité de journaliste à distance, j’ai un emploi du temps allégé et je reste chez moi. Cela me permet de lire plus, d’écrire plus et mieux car je peux le faire à des heures où je ne suis pas fatigué. »

Avez-vous un ton et des thèmes de prédilection ?

« J'aime traiter de sujets sérieux sur un ton léger, voire un peu loufoque. Ce ton humoristique, un peu sarcastique […] je l’avais essayé dans une ou deux nouvelles et j’avais senti qu’il pouvait me convenir, que je pouvais être efficace dans ce registre. Je ne l’ai pas mis en avant dans mon premier roman, mais j’ai tout de même envie de l’explorer à l’échelle d’un livre complet. 
J'aime également les sujets un peu sociologiques, et puis j'ai envie de travailler sur mon environnement à moi, parce que je me dis que suffisamment d'auteurs écrivent sur ce qui se passe en ville. Quelque part, j'ai une connaissance du monde rural, notamment du Beaujolais, même si l'on peut universaliser ce qu'il s'y passe […] et il serait dommage de passer à côté de ça. Par exemple, en ce moment j’écris l’histoire de deux personnages qui vont s’opposer politiquement, chacun ayant un projet bien distinct en tête pour son village. L’un veut un village hyperconnecté et l’autre a l’idée de créer un centre de yoga au fin fond de la campagne et souhaite maintenir un zone blanche pour que les yogis puissent méditer tranquillement. 
[…] À travers ça, je parle de la sociologie rurale, de l’évolution des modes de vie, de l’arrivée des néo-ruraux et des conflits que cela peut faire naître. Je partage, d’une manière assez drôle, l’expérience que je peux avoir de la campagne. »

Votre approche « sociologique » rejoint-elle le travail du journaliste, afin de tisser une toile de fond consistante et crédible au récit ?

Sur ce sujet en l’occurrence [l'évolution du monde rural, ndlr], j’ai tellement été immergé que je le connais par cœur. Cette problématique fait partie de ma vie. Ce qui ne m’a pas empêché d’aller faire des recherches plus approfondies sur les zones blanches ou sur les gens qui vont se perdre au milieu de la campagne pour se mettre en dehors des ondes. »

Plus largement, retrouve-t-on une « patte » journalistique dans vos fictions ?

« Oui, clairement il y a un lien entre les deux exercices. Déjà, j’introduis des clins d’œil : on voit souvent un journaliste qui passe dans l’histoire. Dans Quand les renards qui fumaient la pipe, les journalistes jouent carrément un rôle. [Toujours] dans ce premier roman, je suis allé assez loin dans l’emploi des termes de la viticulture, et cela m’a vraiment tenu à cœur que tout soit juste et précis. J’ai des méthodes de travail de journaliste, je pense qu’elles m’aident un peu. Ce qui sera normalement le projet suivant, je vais vraiment le mener comme une enquête historique, journalistique […] J’essaye aussi d’éviter de donner des leçons, car je n’aime pas tellement qu’on m’en donne ! J’aime mettre le doigt sur ce que je vois, sur ce que j’analyse. Mon travail va plutôt donner des éléments de compréhension. Après, les lecteurs en tirent leurs propres conclusions. »

À quel moment votre aspiration à l’écriture a-t-elle débordé des colonnes des journaux, que n’y trouviez-vous plus ?

« Je me suis aperçu que ce que j’aime, c'est de raconter des histoires. Parfois, tu le fais dans le journalisme et l’exercice me plaît, mais tu fais aussi plein d’autres choses comme couvrir des assemblées générales. Du coup, tu n’es plus en train de raconter des histoires. Je n’ai jamais été attiré par le scoop, être le premier sur un accident de tracteur [en référence aux sujets de presse agricole, ndlr], mais à quel moment cela a basculé ? Je pense que c’est le fait d’avoir fini le premier roman, de voir que l’histoire tenait debout, qu’elle plaisait à deux ou trois personnes autour de moi et que j’avais pris plaisir à l’écrire, qui m’a vraiment fait franchir le cap. »

Avez-vous ressenti une différence entre le fait de rapporter les histoires des autres et celui de raconter ce que vous-même aviez à dire ?

« Il y a forcément, dans une démarche d’écriture, beaucoup d’orgueil car tu vas imposer ton histoire et tes idées aux oreilles des autres, qui n’avaient rien demandé d’ailleurs, mais pour moi il est plus facile d’écrire que de dire ou d’affirmer son point de vue à l’oral dans la vie […] Je me rends compte aussi que, quand je commence à écrire et à ouvrir un tiroir dans ma tête, dans mon cerveau, j'y trouve plein de matériel disponible que je n’imaginais pas. Pour cette raison, je pense que je n’aurais pas pu écrire des livres sans avoir vécu auparavant. »

Que ce soit dans vos fictions ou dans des ouvrages plus documentés, vous écrivez essentiellement sur votre territoire, le Beaujolais. Vous publiez également chez un éditeur qui revendique sa mission de valorisation de ce terroir, de ce patrimoine. Quelle place le Beaujolais prend-il dans vos romans ?

« Peut-être est-il un personnage à part entière, sans que je m’en rende compte ? Comme je l'ai dit, c’est important de travailler sur un environnement que je connais bien, même si à un moment il peut y avoir la tentation de se demander si on ne vas pas se sentir un peu à l’étroit. Puis, tu réfléchis et tu te dis que personne n’a reproché à Pagnol d’écrire des histoires qui se passent en Provence ou pour Garcia Marquez, dans un village du fin fond de la Colombie. Ce n’est pas utile d’avoir peur de s’enfermer. Quand on écrit de belles histoires, elles plaisent et elles ont toujours un caractère universel. Et comme j’aime mon territoire, si quelques romans marchent bien, ça ne peut être que bénéfique… bien que, malgré tout, je ne sois pas toujours tendre avec ses habitants. 
Cela peut aussi contribuer à remettre en avant la littérature de terroir qui aujourd’hui est plus ou moins limitée, cataloguée dans la tête des gens. Je veux bien assumer ça ! »

 

Bibliographie

  • Les aventures des frères Bompié : une étrange disparition. Bande dessinée : scénario & dialogues. Dessins et édition : Éric martin. Juin 2019.
  • Quand les renards fumaient la pipe. Une enquête en Beaujolais. Roman. Éditions Héraclite, mai 2019.
  • Le Perréon & Vaux-en-Beaujolais. Un siècle en images. Préface de Daniel Rosetta. Éditions Héraclite, décembre 2017.
  • Ambiance cuisine. En collaboration avec Delphine & Romain Barthe et Denis Laveur, photographe. Éditions La Taillanderie, octobre 2012.
  • La Maison du Beaujolais. Soixante ans d’histoire. Préface de Gilbert Garrier. Éditions du Poutan, mai 2012.
  • Beaujolais, les créateurs. Avec Guillaume Atger, photographe. Préface de Périco Légasse. Éditions Jacques André, octobre 2011.
  • Almanachs Lyonnais/Beaujolais et Bourguignon. Collection « Reflets de terroir ». Éditions CPE, 2005.

 

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