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Devenir correspondant à l'étranger : entre passion et désillusion, quelques conseils avant le départ

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© Matt Chesin/Unsplash
📌 L'image du correspondant permanent à l’étranger a fait rêver plus d’un journaliste. Depuis la fin du XXe siècle, les conditions d’exercice se sont dégradées, les rubriques internationales ont mué, mais « l’Ailleurs » en appelle toujours plus d’un. 
Comment faire pour devenir correspondant, quelles aptitudes mettre en avant, à quels obstacles faire face ? 
Nous avons recueilli l’expérience de trois correspondants pour vous éclairer. 

 

« Nous retrouvons, en direct, notre correspondant permanent pour Tunis... » Cette entrée en matière prononcée depuis le studio, Thameur, journaliste tunisien pour Monte-Carlo Doualiya, ne compte plus les fois où il l’a entendue. Il collabore depuis quatre ans avec cette station de radio en langue arabe appartenant au groupe France média monde. Auparavant, il avait travaillé pendant deux ans avec la BBC Arabic.

Tout comme Antoine, installé aux Pays-Bas depuis cinq ans, ou encore Jean-Paul, qui travaille depuis le Cameroun, son pays d’origine, il a établi un lien privilégié avec certains médias étrangers et couvre pour eux l’actualité du territoire sur lequel il se trouve. Il peut également être amené à la commenter.

Lorsqu’il occupe un poste en CDI ou que ses contributions sont récurrentes, un correspondant permanent représente, dans le pays d’accueil, la rédaction qui l’a détaché. Toutefois, aujourd’hui, de nombreux correspondants sont rémunérés à la pige et ne dépendent d’aucun média, d’aucun bureau.

Bien choisir et bien connaître sa destination

Aussi, ce que conseillerait Antoine, en premier lieu, aux journalistes désireux de s’établir à l’étranger, c’est de « surtout de vérifier que la zone n’est pas déjà très couverte par d’autres correspondants, pour ne pas terminer avec seulement un journal en piges qui te prendra un article par mois [voire moins], car tous les autres médias seront déjà occupés par d’autres correspondants sur place qui, eux, auront l’impression que tu viens essayer de leur piquer [leur place] ».

Pour Thameur, à Tunis, l’idéal est de justifier d’une première expérience journalistique dans le pays couvert et « de bien connaître ce dernier d’un point de vue géographique, politique, social et culturel », car le correspondant permanent doit pouvoir être généraliste. 

Il doit aussi être « curieux, dynamique, disponible et avoir un bon carnet d’adresses ! »

De son côté, Jean-Paul estime que « la patience, la promptitude, l’ouverture aux critiques et la capacité à travailler en équipe » constituent des atouts et que la spécialisation peut représenter une voie intéressante. « Cela évite de disperser son énergie, de se concentrer sur l’essentiel et d’être sollicité pour sa spécialité… et par conséquent de mieux vivre de son travail. »

Il peut être utile de consulter le site du ministère des Affaires étrangères du pays pour en connaître les modalités d’accréditation ou de séjour pour les journalistes étrangers. 

Savoir « écouter le pays »

Les sujets à traiter peuvent émaner de son rédacteur en chef, mais un journaliste-correspondant doit être autonome et force de proposition. Aussi, une part importante de son travail repose sur la veille assidue des médias locaux.

Antoine, qui parle couramment le néerlandais, considère la revue de presse dans la langue du pays comme une mine de sujets et d’idées. C’est aussi un job à part entière pour lequel le magazine Courrier international le rémunère. 

« Mais lire la presse, regarder la télé et écouter la radio ne fait pas tout. Il faut savoir entendre, écouter ce qui se dit dans le pays, dans la rue, au supermarché ou même en soirée. Ça ne servira pas forcément dans l’immédiat mais il faut savoir s’en souvenir en cas de besoin. » 

Et pour cela, « parler anglais ne suffit pas. Il faut comprendre la réalité des gens. Pour moi, il est nécessaire d’apprendre un maximum à parler la langue du pays ».

Diversifier ses débouchés, s’organiser et connaître ses limites

Si les missions du correspondant sont assez claires, quoiqu’en évolution elles aussi, son « statut » est plus difficile à appréhender. Depuis l’âge d’or du journalisme les choses ont changé.

D’un point de vue juridique, le Code du travail français définit le correspondant de la manière suivante : « Qu’il travaille sur le territoire français ou à l’étranger, [il] est un journaliste professionnel s’il perçoit des rémunérations fixes et remplit les conditions prévues ». A savoir, « est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources ». Au yeux de la loi, le correspondant à l’étranger est un journaliste comme les autres. 

Jusqu’à la fin du XXe siècle, cette fonction a joui d’un prestige particulier. L’envoyé permanent était alors incontournable pour transmettre les nouvelles venues de l’étranger. 

Comme l’expliquait Richard Sambrook dans un rapport paru en 2010 sous l’égide du Reuters Institute for the study of journalism, le correspondant bénéficiait d’un certain nombre d’avantages. Le bureau dont il dépendait pouvait prendre en charge son loyer ou encore les frais de scolarité de ses enfants, entre autres. 

Aujourd’hui, la réalité se révèle plus disparate.

« Je ne suis pas correspondant permanent au sens premier du terme car je travaille à la pige. Si je ne me trompe pas, assez peu de médias ont des journalistes en poste fixe et la plupart sont de grands médias dans de grands pays. Pour la grande majorité, nous sommes des pigistes, donc on ne peut pas se contenter de travailler pour un seul média, surtout dans un pays comme les Pays-Bas, considéré malheureusement comme « périphérique ». Il existe des correspondants permanents mais ils sont basés à Bruxelles. En plus des affaires européennes, ils sont chargés de traiter tout le Benelux [Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, ndlr], donc ils ne viennent pas tout le temps », explique Antoine, depuis La Haye. 

Son principal pourvoyeur de piges est la chaîne Arte, mais il travaille aussi avec RFI, Radio France, la RTBF (Belgique) et la RTS (Suisse), entre autres. Pour certains médias, il est l’interlocuteur privilégié, pour d’autres non.

Du coup, il faut être hyper-réactif car, sans être féroce, une forme de concurrence existe. « Rien n’est jamais garanti, on a souvent l’impression de ne pas pouvoir dire non, alors qu’il faut savoir le faire », reprend Antoine.

De son côté, à Tunis, Thameur a la chance désormais de pouvoir se satisfaire d’un seul média. Avant, il jonglait entre deux ou trois. Même s’il opère lui aussi en free-lance, « je me considère réellement appartenir à l’équipe ».

Pour faire face aux demandes, parfois simultanées, de plusieurs médias, une bonne organisation et une résistance à la pression sont de rigueur.

Savoir s’entourer et partager le quotidien

Exercer le journalisme sous cette forme s’est fait, pour Thameur, sans trop de difficulté : « J’ai peut-être eu de la chance, mais [surtout], après la Révolution [de jasmin], plusieurs radios internationales ont cherché des correspondants à Tunis ». Avec son expérience dans des stations publiques régionales et nationales, puis à la BBC, il était un bon candidat. 

« Même aujourd’hui, je pense qu’à Tunis cela reste assez simple. Il y a souvent des demandes de chaînes télé et de radio », indique-t-il.

Pour Jean-Paul aussi, cela s’est mis en place assez facilement. « J’étais chef de la brigade des reportages pour Radio Sky One, à Yaoundé. Un jour, j’ai [postulé] en ligne pour une revue espagnole, La Veu d’Africa, qui cherchait trois correspondants au Cameroun. A la longue, je me suis imposé comme chef de l’équipe du Cameroun. Ensuite, ça a été pour une télévision web espagnole, puis Africable TV », une chaîne panafricaine pour le compte de laquelle il intervient encore actuellement.

Elle lui laisse toute latitude quant à la quantité de reportages à produire. Il lui arrive aussi d’être sollicité par d’autres médias. Aucune des entreprises de presse auxquelles il contribue ne le salarie et il s’agit de son principal obstacle. Payé à la pige, « parfois pas du tout », il est contraint de se débrouiller avec ces petits revenus, qui doivent également lui permettre de louer le matériel de tournage.

Pour Antoine, l’une des difficultés est de faire coïncider la législation française et les usages du pays de résidence. Ailleurs qu’en France, le pigiste est réellement un travailleur indépendant.

Ce décalage entraîne des complexités administratives et un « flou » dont témoignait notamment l’enquête réalisée en 2019 par la CFDT Pigistes sur les correspondants à l’étranger.

La profession pointe du doigt la précarisation grandissante des pigistes/correspondants à l’étranger. A côté, beaucoup sont obligés d’exercer un autre emploi. Certains arrêtent, usés : « J’y ai pensé plusieurs fois », confie le journaliste français.

Jean-Paul abonde : « Il faut vraiment aimer son métier, car les pesanteurs sont multiples ».

Antoine note cependant la solidarité qui peut exister entre correspondants étrangers dans un même pays. « Je fais partie d’une association de journalistes étrangers, on s’entend très bien, c’est très agréable. On s’aperçoit que l’on rencontre les mêmes problématiques, que l’on soit Français ou Allemand, comme par exemple le fait de ne pas être considérés [au même titre] que les journalistes néerlandais, prioritaires pour certains [interlocuteurs]. On nous demande souvent de préciser l’audience du média pour lequel on fait le reportage. On a besoin de se regrouper et de faire entendre notre voix. »

Liens utiles

Pour les journalistes étrangers installés en France :

Pour les journalistes francophones basés à l’étranger :

 

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