I O P R E S S E

Le frigo est plein

En presse écrite comme dans bien d’autres domaines, la qualité vaut mieux que la quantité. Ce principe mérite d’être rappelé, car même expérimenté, le journaliste peut se laisser emporter par sa plume et griser par son sujet. J’en ai récemment fait l’expérience. Dix ans à passer à la moulinette des gabarits pré-calibrés des logiciels de maquettage et à voir le trop-plein des ma prose hachée menu par les secrétaires de rédaction. Et pourtant...

Règle n°1 : une phrase = une info

Le mois dernier, j’ai rendu un article trop de lourd de mille caractères espaces comprises, alors que mon référentiel était déjà le haut de la fourchette indiquée par la rédactrice en chef. A-BU-SÉ. Je ne vous le fais pas dire. 

Dans le monde idéal de l’article parfait (on fera le bilan de celui-là à la fin !), la règle d’or est la suivante : chaque nouvelle phrase doit contenir une nouvelle information. Si on répète celle que l’on a énoncée au paragraphe précédent, il y a un problème. Si on paraphrase trois fois pour dire, au fond, la même chose, là encore il y a un problème. 

Bien sûr, certaines informations, plus complexes que d’autres, nécessiteront plus d’une phrase pour être décortiquées. L’écriture à l’économie ne l’interdit pas. Simplement, chaque nouvelle locution doit apporter un élément de contexte en plus, utile à une meilleure appréciation du sujet. C’est le cas du reportage, véritable récit de terrain, qui se nourrit de détails descriptifs. Pour s’en souvenir, on peut relire Albert Londres. Par exemple, cet extrait de Chez les fous, paru en 1925 :

« Je m’assois. Levé avant le jour, je n’étais arrivé que le cinquième. On trouve toujours plus fou que soi ! Le premier était un monsieur qui regardait avec précision la semelle de son soulier gauche. Un quart d’heure plus tard, il la regardait toujours. C’était une semelle normale pourtant ! Un couple occupait la deuxième et la troisième chaises. L’un des deux venait conduire l’autre ; lequel ? La quatrième était une dame qui pleurait sans bruit et sans mouchoir. Ses larmes s’allongeaient sur ses joues et tombaient abandonnées, sur sa robe noire. Un nouveau couple entra. Il prit place à ma suite. La jeune femme enleva son chapeau et le mit sur ses genoux, puis elle le remit sur sa tête, puis elle le remit sur ses genoux, etc. Son mari s’empara du chapeau et, d’un geste de personne raisonnable, l’immobilisa sous son bras. »

Règle n°2 : simplicité !

Certes, les Albert Londres ne courent pas les rues, le registre d’expression a changé, la place du grand-reportage aussi, mais l’on peut retenir de l’écriture du ma3llem* la précision de l’information, même lorsque celle-ci recouvre une fonction descriptive, et la concision du phrasé.

Écrire à l’économie est un concept qui se mesure à la longueur finale du texte, mais avant cela, à la façon de structurer ses phrases. 

La langue française a placé sur le chemin du rédacteur, les « qui », les « que », les « dont » et autres mots-charnières, très pratiques en certaines circonstances mais aussi un peu traîtres. Ces outils syntaxiques nous donnent l’illusion de pouvoir ouvrir sans fin les tiroirs de notre discours. C’est faux. Lorsque le rédacteur – et le lecteur, à sa suite – s’embourbe dans une phrase interminable dont on ne sait plus identifier, pour finir, ni l’idée de départ ni la conclusion, à tel point qu’il est légitime de douter de l’efficacité du propos et que l’on referme aussi sec son journal, ou la fenêtre du site internet, selon que l’on soit plutôt « papier » ou plutôt « web »… Dur à digérer, non ?

« Sujet + verbe + complément » demeure le triptyque gagnant. Les pronoms relatifs sont trop souvent un aveu de faiblesse de la phrase initiale. Les mots sont un bloc d'argile. Il ne faut pas hésiter à déconstruire et à reconstruire, jusqu’à parvenir au résultat souhaité : informatif, clair, précis et fluide.

Règle n°3 : maîtriser (un minimum) son sujet

La très grande polyvalence requise aujourd’hui dans les rédactions, surtout lorsque l’on débute sa carrière, le rythme qu’implique l’hyper-circulation de l’information sur internet, mais aussi les contraintes qui pèsent sur les rédacteurs web free-lance représentent une autre écueil, parfois difficile à éviter : celui de la productivité vs la maîtrise du sujet traité.

Comprendre ce dont on va parler pour retransmettre une information juste (dans tous les sens du terme) demande du temps et du travail. 

Je ne sais pas vous, mais personnellement, je déteste faire semblant d’avoir compris. Comment donner du sens pour son lecteur alors que soi-même, on est largué ? Lors du processus d’écriture, puis au rendu, cela se remarque : mes phrases sont justement plus longues et alambiquées, je peine à formuler mes idées et quand je me relis, je trouve le tout très embrouillé. 

Pour aller à l’essentiel, rien ne vaut de maîtriser son sujet ! Même quand l’exercice est de « recracher » des dépêches dans un style très factuel, il y a un minimum : cerner le contexte et les enjeux, identifier les protagonistes, etc. D’ailleurs, la force d’une bonne dépêche, mais aussi, dans un autre registre, d’un bon tweet ou d’une bonne communication en général, tient dans le fait que tous ces éléments contextuels sont contenus en quelques lignes.

Règle n°4 : faire preuve d’humilité

Il peut arriver que, dans le feu de l’action, le rédacteur soit redondant. Pas de recette miracle, mais une bonne relecture s’impose. « N’as-tu pas relu ton article de 13 000 signes ? » (cf règle n°1), me questionnerez-vous ? Si, plusieurs fois, mais le syndrome de la tête dans le guidon frappe plus souvent qu’on ne le croit ! Et puis, parfois, on s’attache aux mots, à certaines tournures. Un piège, encore une fois ! En écriture, informative a fortiori, rien n’est gratuit. 

La relecture par un tiers, qui ne connaît pas forcément le sujet mais peut nous aider à tailler dans le vif – un confrère par exemple – se révèle souvent une alternative efficace. Cela demande toutefois une certaine humilité : celle de soumettre son texte, une petite partie de soi, à l’avis d’autrui, qui aurait peut-être traité le sujet autrement, et celle, ensuite, d’accepter une éventuelle critique. 

Demander de l’aide n’est pas aisé pour tout le monde, d’autant que l’écriture demeure une activité de solitude, mais si cela améliore la qualité de l’article, alors l’orgueil doit être gardé bien au fond de sa poche. Mieux vaut que les failles soient repérées par un collègue de confiance que par le rédacteur en chef, ou pire… le lecteur

En conclusion, court ou long, finalement peu importe. Ce qui compte, c’est que l’article dise ce qu’il a dire, ni plus ni moins, et que cela se justifie réellement.

* maître en arabe dialectal marocain.

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