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Le frigo est plein

Élisabeth Chabuel : « La poésie est un moyen de dire ce que l’on ne peut pas vraiment dire »

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© IOPresse
📌 Élisabeth Chabuel est née à Die, dans la Drôme, et vit entre cette petite ville au pied du Vercors et Grenoble. À la fois autrice de récits poétiques et traductrice d’œuvres littéraires en albanais, elle anime aussi régulièrement des ateliers d’écriture. Sa démarche allie écriture et travail de terrain, carnet et stylo à la main, à l’affût des rencontres.

Si l’on prend les choses par le début, comment êtes-vous arrivée à l’écriture ?

« J’y suis venue par tâtonnement. Depuis l’adolescence l’écriture [m’attirait] mais je ne pensais pas en être capable : je n’étais pas une très bonne élève en Lettres, j’avais des problèmes de syntaxe… Au départ, je me suis plutôt dirigée vers les arts visuels, j’étais intéressée par le cinéma, la vidéo. C’est là que j’ai commencé à écrire. Le cinéma demande des moyens et un engagement fort. L’écriture ne demande rien, c’est un art très pauvre. J’écris surtout des récits poétiques. La poésie est la forme mais derrière, il y a toujours un récit. Pour moi, ce n’est pas une affaire de mots mais de paroles et d’images. Dans ma poésie, on retrouve beaucoup ce goût pour l’image et le cinéma. »

Pourquoi avoir choisi la poésie plutôt que d'écrire des romans, par exemple  ?

« Cela m’est venu spontanément avec mon livre 7 44, dont l’idée était de retrouver en moi la mémoire de ma mère sur les évènements de 1944 à Vassieux-en-Vercors. Il y avait un décalage, des centaines de choses que je ne savais pas, mais je ne voulais pas réinterroger ma mère. Je voulais faire un travail sur ma mémoire de sa mémoire. La poésie a laissé des blancs qui, au final, on pris sens. Il y a des choses qu’on ne peut pas mettre en récit. Je conçois la poésie comme un moyen de dire ce que l’on ne peut pas vraiment dire. Elle permet d’exprimer une souffrance sans la faire revivre ni tomber dans le pathos. Quand je parle de la violence, je suis très sensible à ne pas l’étaler, ne pas la faire revivre. »

Comment abordez-vous cet épisode de Vassieux ?

« Concernant le Vercors, on parle souvent de Maquisards, de la Résistance. Moi, c’est tout l’inverse. Je considère la personne, la femme, l’enfant, les petites transactions que chacun fait, parfois de manière un peu ambiguë, pour vivre, pour survivre. Je ne parle pas, bien sûr, de collaboration. »

Dans 7 44, publié en 2008, votre matériau initial est la mémoire. Le Vercors est lui aussi constitutif de ce récit. Votre œuvre complète est-elle inscrite dans ce territoire ?

« Le travail sur le Vercors, comme un ancrage, [permet de] parler de la guerre, de l’exil. C’est le lien avec la guerre au Kosovo qui m’a ramenée à des souvenirs de récits de ma mère sur les évènements de Vassieux, dont je n’avais que des bribes, des ressentis décousus. Au printemps 1999, on voyait ces images d’exilés sur les routes. J’étais devant la télévision avec elle et elle disait : « Dire que j’ai vécu ça ». Son histoire est aussi la mienne, j’ai ressenti une grande empathie pour ces Albanais. Mon récit est ancré dans un territoire mais sans jamais le mentionner. Le lecteur peut se reconnaître partout. Le texte Le Veilleur peut se passer partout : en Syrie, dans les Balkans… J’aime me poser dans un lieu, m’en nourrir pour parler du monde. »

Du point de vue de la forme, vous recourrez beaucoup à certains pronoms personnels : « je », « on », « nous ». Souvent le « je » s’oppose aux deux autres. C’est le cas dans d’autres de vos textes…

« Je questionne toujours le « je », très intime, face au « on » et aux Autres, qui peuvent aussi bien le nourrir que l’écraser. Le « nous », pour être réel, doit avoir été nourri par une multiplicité de « je ». Si ce n’est pas le cas, il devient tyrannique, impersonnel, oppressant.

Dans mon écriture, c’est aussi en lien avec « ce qui est raconté ». Quand on est auteur, on prend les choses que tout le monde sait et le « je » essaye de combler ce que sait le « on ». C’est un double cheminement : le « je » doit expérimenter ce que dit le « on ».

Par exemple, ma mère parlait beaucoup de forêt, mais ce que je lui mets dans la bouche repose sur ma propre expérience de la forêt. J’ai touché avec me propres pieds, senti avec mon nez, vraiment entendu crisser les branches sous mes [pas]… Ces impressions physiques, je les ai ajoutées à ce qu’elle racontait.

C’est aussi présent dans La belle Justine, qui a été mis en scène au théâtre sous le titre Les marchands de souvenirs. Je rapporte des histoires qu’on nous raconte, je joue sur le doute entre ce qui peut être vrai ou non. Le texte est construit autour de ça. »

Concrètement, comment travaillez-vous, à quoi ressemble votre processus de création ?

« Je travaille de façon très éclatée, ça se ressent. L’écriture porte une part de flottement à préserver, fragile. Et puis j’aime également être sur le terrain, aller sur les lieux, rencontrer les gens avec mon carnet et reconstruire à partir de cela. [Autant] pour le théâtre, c’est une écriture de parole vivante – j’entends presque les voix des personnages dans ma tête –, [autant] pour la poésie ça peut être un peu plus confus. Je tape des choses sans trop de lien et je reconstruis après. Je peux y revenir après coup et réintroduire des éléments pour que ça marche. »

Avez-vous des projets en cours ?

« Je viens de terminer une résidence dans le quartier du Village olympique, à Grenoble, créé pour accueillir les J.O. [de 1968]. C’était une construction utopique, prévue pour avoir des jardins, de belles boiseries, de belles salles de bain. Elle s’est développée d’un coup, est sortie de rien. Avant, au sud de Grenoble, il n’y avait que des champs. Une seule ferme a été conservée. Aujourd’hui, ce quartier s’est paupérisé. Très peu d’habitants du début sont encore là, ils ont été remplacés par les flux d’immigrés successifs  et la Ville manque aussi d’engagement. 

Dans cette résidence, j’ai travaillé avec une artiste plasticienne, Anne-Laure H-Blanc, sur le temps, les traces, les saisons. C’est la première fois que j’écris sous forme de recueil. Lors de notre première visite dans le quartier, les mots étaient totalement décousus, c’était des sensations, des fragments. Pour la seconde visite, je nous ai mises en scène comme deux personnages, « elle » et « je », pour retranscrire notre cheminement, quelques courts dialogues et notre vision du quartier, sa beauté, son âme. J’ai fait l’expérience d’écrire avec les images de quelqu’un d’autre. À l’automne, il y avait une belle lumière sur les constructions. En hiver, Anne-Laure a beaucoup photographié les voitures brûlées, les départs d’incendie… C’est très esthétisé. Est-ce qu’en tant qu’artistes nous avons le droit de présenter comme belle une chose issue de la violence ? L’expo, [intitulée] « Géographie de papier », montre un décalage entre la carte et le territoire. Une petite fille nous a dit que l’image était plus belle que la réalité. Cela pose la question de comment on restitue son regard. »

 

Bibliographie

7 44, K éditions, 2008

Intime violence, La Petite Fabrique, 2009

Louve, La Petite Fabrique, 2012

Une ville s'enfuir !, Éditions Imprévues, collection « Accordéons », 2015

Paris n'est plus Paris, 2016

La Légende de la Belle Justine, Éditions Imprévues, 2017

Le Veilleur, poésie, Éditions Créaphis, 2018

Passage de faune, Éditions Imprévues, collection « Accordéons », 2019

Les Passagers, Voix d’encre, 2019

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