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Le frigo est plein

Guillaume Pinson : « Au XIXe, on use de la fiction pour parler du monde et de l’actualité »

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Guillaume Pinson est professeur à l’université de Laval (Québec) en histoire littéraire du XIXe siècle. Il y a près de dix ans, il cofonde le site Médias 19, avec Marie-Ève Thérenty (Université de Montpellier 3), dédié à l’histoire de la presse en français du XIXe siècle et plus particulièrement de la presse littéraire. La plateforme s’appuie notamment sur les corpus numérisés des grandes bibliothèques nationales de l’espace francophone et permet d’échanger et de diffuser les savoirs académiques entre de nombreux pays.

 

A quel besoin ou quelle volonté répond la création de Médias 19 en 2011 ?

« Je m’intéresse depuis longtemps à la presse, à l’histoire de la presse et à sa relation avec la littérature. Vers 2008-2009, j’ai eu l’idée d’utiliser les outils numériques pour fédérer les recherches [en la matière]. A l’époque, l’analyse et la lecture de la presse ancienne étaient un champ encore en émergence. Il y avait besoin de mettre ensemble les gens intéressés par cet objet, leur donner un point de chute, de contact et c’est ce qui a mené au lancement de Médias 19. C’était assez unique à l’époque. Il y avait seulement quelques journaux numérisés et des ressources numériques beaucoup moins développées. 
Aujourd’hui, il existe énormément de sites qui donnent de la presse ancienne à lire, utilisent les outils numériques pour l’analyser, il y a plusieurs réseaux de recherche, mais pour ce qui est de fédérer la recherche sur la presse ancienne dans le domaine francophone, Médias 19 est resté la référence, le lieu de publication et de diffusion de l’information. Environ 150 personnes – des étudiants, des chercheurs – l’utilisent et ont publié à fréquence régulière, sur tous les continents, jusqu’en Asie et en Amérique du Sud. Le site est aussi consulté par le grand public intéressé par [ce sujet]. »

Dans quelle mesure Médias 19 a permis de faire évoluer les connaissances à propos de la presse francophone au XIXe siècle ?

« [Ça a contribué] énormément sur plusieurs plans. Je pense que cela a donné une meilleure compréhension de la culture médiatique au XIXe siècle de manière générale, c’est à dire la place du journal dans la société, son usage par les lecteurs, l’impact dans le monde culturel, politique, social. 
Ça a permis d’avoir une meilleure idée de ce que sont [alors] les journalistes, leur parcours, leur diversité, mais également de mieux comprendre ce sur quoi on travaille beaucoup et que l’on appelle les poétiques journalistiques. Les manières d’écrire, de faire du journalisme étaient restées peu étudiées jusque là. On s’intéressait traditionnellement à une histoire politique et matérielle de la presse. Je pense que Médias 19 et ce qui est venu autour a fait surgir l’importance des écritures médiatiques, les protocoles d’écriture, le rapport à la fiction, à la littérature… Le rapport entre information et littérature est beaucoup plus profond que ce qu’on pouvait imaginer rétrospectivement. Quand on pense à la presse ancienne, on plaque un peu nos conceptions actuelles de l’information mais ça ne fonctionnait pas du tout de la même façon : les écrivains faisaient la presse, il n’y avait pas d’école de journalisme, etc. Je pense que c’est probablement sur ce sujet – le rapport entre journalisme et littérature – que [notre apport] a été le plus important. »

Que peut-on dire de cette poétique journalistique de l’époque ?

« [Au-delà de] la place centrale des écrivains, ce que l’on peut [noter] c’est la forte littérarisation des écritures de presse [dans une proportion] qui paraît difficile à imaginer aujourd’hui. En fait, ce qui se confirme au XIXe siècle, c’est ce rapport profond entre la presse et la littérature, mais c’est aussi un usage très particulier de la fiction. C’est peut-être ça qui peut nous paraître le plus étranger et que l’on a découvert avec les recherches : il n’est pas du tout anormal de faire usage de la fiction pour parler du monde et de l’actualité. Il n’est pas attendu du journalisme qu’il soit factuel et le plus objectif possible. Tout ça sont des inventions bien plus tardives. Au XIXe, on utilise l’imagination, la fiction et tout ce que l’on sait faire dans l’écriture pour faire de la presse. 
Ensuite, [la pratique] s’est professionnalisée avec l’invention de protocoles, du métier de journaliste, avec la nécessité d’aller voir les faits, d’interroger les témoins… mais tout ça n’arrive qu’à la fin du siècle et reste balbutiant. 
Donc sur Médias 19, on étudie la manière de faire de la littérature dans les contraintes de la presse, qui jouent beaucoup : périodicité, nécessité de produire beaucoup de textes rapidement, etc. Et en même pas temps, ce n’est pas complément incompatible avec ce qui vient après, au XXe mais aussi aujourd’hui. Il perdure un formidable creuset du journalisme en contexte littéraire. Ça a nourrit toutes les manières, jusqu’au Nouveau journalisme, d’avoir un journalisme beaucoup plus subjectif, beaucoup plus personnel. Ça, ça prend sa source dans le journalisme du XIXe et ce n’est pas limité au cas français ou francophone. Le journalisme en anglais a aussi une tradition littéraire très forte, avec des écrivains-journalistes très engagés. 
[Ce sujet] est passionnant, c’est comme si ça ouvrait un corpus complètement neuf. On n’est pas constamment en train de réinterroger les mêmes écrivains et les mêmes corpus, alors que l’histoire littéraire est souvent engluée dans [ce travers]. Là, c’est comme s’il y avait une immense bibliothèque ouverte avec plein de matière neuve, formidable, très riche, astucieuse, polémique parfois, plein de choses qui surgissent comme complètement neuves. »

Certains de ces écrivains-journalistes vous ont-ils plus marqués que d’autres ?

« C’est difficile à dire. Où que vous tourniez la tête, vous trouvez des auteurs. Vous ne pouvez pas nommer un auteur qui n’ait fait du journalisme littéraire au XIXe siècle, c’est assez étonnant. A la fois les connus – Balzac, Zola, Maupassant, Georges Sand, une femme, exceptionnelle, Hugo – et les inconnus. C’est là que l’inventivité s’affirme, c’est là qu’on fait plein d’expérimentations. La presse est comme une espèce de laboratoire. Il y a à la fois des contraintes car c’est une écriture collective, il y a un espace, c’est calibré, des contraintes de temps et à la fois c’est un espace en pleine ébullition.
Par exemple, une grande inventivité se met à l’œuvre dans le genre de la chronique. Jusque là c’était davantage un petit relevé temporel d’évènements survenus récemment. Et puis, en 1836, une femme, Delphine de Girardin, une écrivaine extraordinaire, se met à pratiquer régulièrement une chronique vraiment inventive dans le journal de son mari Émile de Girardin, qui a lancé La Presse [cette même année]. Elle est littéraire, moqueuse, mondaine, humoristique, intelligente. Elle fixe les protocoles de ce que sera la chronique, même pratiquée par les hommes. C’est un genre très intéressant car associé, à ses débuts, à une écriture féminine ou du féminin, donc à une sorte d’écriture subversive au sein du journal. Au XIXe, le journal quotidien est plus politique, économique, sérieux donc conçu comme masculin. Eh bien, Delphine va y investir un petit espace chaque semaine, plus ironique, humoristique. Elle créé des effets de tension au sein même du journal. 
Et tous ces écrivains-journalistes créent une forme de dialogue avec les entours dans lesquels ils publient. On oublie que Maupassant publie la plupart de ses nouvelles – plus de 300 – en alternance avec des chroniques tout aussi nombreuses, publiées en général en Une du journal. Ces auteurs étaient des stars ! Et évidemment, tout ça est complètement en interaction : les sujets des chroniques sont repris dans les nouvelles, qui font elles-mêmes des clins d’œil à l’actualité. C’est tout ça qui est à la disposition des écrivains-journalistes. Là, ce sont deux beaux cas, mais ils sont innombrables !

Ce mouvement est-il homogène dans l’espace francophone ?

« La tradition littéraire y est forte, globalement on observe les mêmes processus à l’œuvre. La presse au XIXe très internationale. Il y a des journaux francophones partout dans le monde. La France rayonne avec l’exportation de ses corpus, un peu comme les acteurs de Hollywood au XXe, mais bien que l’espace francophone soit saturé par la place de la France, on constate tout de même une inventivité locale. Ce n’est pas un miroir exact car il y a un contexte local. Il s’agit toujours d’un jeu de force en tension. La littérature québécoise est fondée sur cette invention d’un espace littéraire et culturel propre. Dans les Amériques, de manière générale, on voit une espèce de mise à distance de la puissance, de l’ancienne puissance coloniale, mais qui passe par ces mêmes effets de créativité et de recherche d’originalité. »

Vous parliez de l’invention du reportage, d’aller sur le terrain, de recueillir la parole du témoin, ce que nous déplorons, aujourd’hui, de ne plus avoir suffisamment le temps de faire. Mais ce que je comprends, c’est que cette pratique n’allait pas forcément de soi au XIXe ?

« Non, ça n’allait pas de soi. C’est une invention qui se met progressivement en place à partir des années 1870 et qui va trouver sa consécration après la Première Guerre mondiale, dans les années 20 ou 30. 
Le reportage est un genre vraiment international qui s’est imposé dans les presses, mais ça a été long et il y a eu cette cohabitation durable entre le système littéraire, inventif, plus personnel et une visée de recherche de l’information, de l’enquête de terrain. 
Ces deux manières de faire du journalisme ne sont pas exclusives : la littérature a beaucoup investi le reportage. Les grands-reporters, jusque dans les années 30 et même après, vont aussi se considérer comme des écrivains. [Certains] ont encore une pratique littéraire qui fait la place à cette fameuse subjectivité, une écriture du « je », très sensible, qu’on pratique encore aujourd’hui. C’est à dire la perception, les sens, ressentir ce que l’on voit ou entend sur le terrain et qui doit passer dans le texte qui est donné à lire au lecteur. 
[En outre], il y a aussi plusieurs types de reportages. [Entre autres] un petit reportage de collecte d’informations qui se met en place : généralement anonyme, de fait divers, qui s’impose dans la presse. Un genre de journalisme d’enquête urbaine, localisée, dans lequel les journalistes n’écrivent généralement même pas leur texte, vont collecter l’information et ensuite une rédaction va écrire tout ça.
 En parallèle, les dépêches sont mises en place.
La fin du XIXe est un melting-pot, avec des tensions, beaucoup de débats. Par exemple, en France, on dit que le reportage est américain et qu’il va tuer le bon vieux journalisme littéraire à la française. Le discours sur la crise des médias existe depuis que les médias modernes existent. C’est un autre aspect que l’on a pu mesurer ! Mais le reportage nourrit beaucoup la créativité, c’est un nouveau terrain qui s’ouvre : aller au contact du réel et faire de la littérature avec tout ça. »

Qu’est-ce qui fait basculer la presse d’une genre à l’autre ?

« C’est clairement la massification de l’information, c’est l’alphabétisation, c’est la capacité technique de produire des journaux en masse qui est bien installée [à la fin du siècle] avec des rotatives de grande capacité, des services de distribution postale extrêmement puissants, l’arrivée des communications, l’universalisation des câbles, du télégraphe, etc. Vers 1900 tout le monde lit le journal, en gros tout le monde sait lire, la demande d’information s’accroît fortement. Et toutes ces nouvelles couches de lecteurs veulent lire des informations qui concernent leur réalité. On ne veut pas juste des idées, de la littérature, on veut aussi savoir ce qui se passent au coin de la rue. Désormais, la presse est distribuée partout et on veut des nouvelles locales. Ça exige d’avoir ce journalisme de terrain. 
[Par ailleurs], partout les sociétés sont en voie de démocratisation avec une participation citoyenne plus forte et donc le journal devient une espèce de nécessité vitale de connexion les uns avec les autres dans cette vie citoyenne et démocratique universelle, ce qui n’était pas du tout le cas en 1800. Et ça change beaucoup de chose comme l’absence de signature, le format du journal, des textes plus courts et l’apparition de la photo. L’image devient prépondérante. Elle apporte une espèce d’effet d’attestation de la réalité. Tout ça se produit au tournant du siècle. »

Finalement, « notre » crise contemporaine des médias n’a rien d’original ?

« Oui, c’est ça. Ça fait beaucoup écho à notre monde. On voit assez vite qu’on ne réinvente pas la roue. C’est sûr qu’il y a beaucoup d’éléments neufs avec le numérique, la fluidité, l’échange d’information, mais finalement on les vit un peu à la manière dont les vivaient les hommes et les femmes des XIXe et début XXe. On retrouve cet effet d’effarement devant la masse d’informations, de la rapidité, de l’incapacité à suivre, du trop-plein… Ce sont des choses que l’on voit tous les jours dans les journaux de l’époque, ce système qui se commente lui-même, qui se remet en question, dans son rapport au politique, la valeur de l’information. Tout ça est déjà là, donc c’est intéressant de le remettre en perspective.
C’est pour cela que je suis plutôt optimiste sur l’avenir du journalisme. Ça fait quasiment deux siècles que l’on déclare qu’il va mourir, que c’est imminent. Mais toute société a besoin de secréter ses formes d’accès à l’information. On trouvera toujours des recettes, des mécanismes – je pense que c’est ce que l’histoire nous enseigne – pour laisser une place à une capacité de produire cette information. Au fond, le journalisme est passé par des crises, s’est remis en question grâce à des innovations, de nouvelles manières de faire, de concevoir l’information et le rapport au public. Le modèle économique s’est, lui aussi, beaucoup transformé. »

Innovation, laboratoire, expérimentation… C’est, là aussi, très similaire à ce que l’on voit émerger aujourd’hui, non ?

« Il y a des similitudes quand on veut bien le voir comme des processus et des formes de créativité à l’œuvre. Ce n’est jamais une reproduction de la recette. C’est semblable dans l’espace de liberté d’exploration sur fond de climat de crise, qui fait qu’on a l’impression qu’on est au bord d’un précipice. Peut-être que dans cinq ans, une toute petite innovation va devenir une manière universellement partagée de faire de la presse. C’est ce que fait de Girardin en 1836. Il invente un nouveau modèle que tout le monde va adopter et qui se répand comme une traînée de poudre. C’est ce que font aujourd’hui les patrons de presse, ceux qui travaillent dans le domaine, ils cherchent quelque chose pour capter le besoin de vif, d’information et en même temps trouver un modèle stable. C’est un sacré défi. »

La grande différence, j’imagine, repose principalement sur l'invention d'internet ?

« Il y a un phénomène que l’on connaît bien maintenant, c’est qu’en général un média ne remplace pas l’autre, c’est une forme de cohabitation. C’est un processus qui va en s’élargissant et donc on a de plus en plus de moyens de consommer l’information au sens très large, de faire communiquer des idées. Il y a eu le triomphe de la presse écrite au XIXe siècle, après ça la radio a commencé à entrer dans l’espace privé, le cinéma, la télé et maintenant les dispositifs numériques, mais on voit que l’imprimé résiste, la télé aussi. Je pense que cela créé ce sentiment d’affolement qui est le nôtre. Et ça ne me paraît pas étonnant. 
Et en même temps, quand on regarde l’imprimé au XIXe, les quotidiens pouvaient sortir six, huit éditions par jour. Les grands journaux parisiens tiraient à plus d’un million d’exemplaires chacun : il y avait 40 millions d’habitants en France à l’époque et 10 millions de journaux qui sortaient tous les matins des presses. C’est le cas de la France mais les proportions sont semblables dans tous les pays industrialisés. C’était une consommation de papier qu’on ne peut plus imaginer aujourd’hui parce qu’elle a été remplacée par d’autres dispositifs. Il y avait une espèce de saturation de l’espace public par le médiatique, qui n’était pas nécessairement moins [importante] auparavant. On l’a oublié, mais il y avait de la publicité pour les journaux et des kiosques partout. Les gens, sur les boulevards, entraient, voyaient ces publicités dans les fenêtres, ils recevaient ce journal chez eux, le prenaient dans le métro. C’était partout. Dans notre mobilité actuelle, on a presque rendu les dispositifs plus discrets. Il faut regarder des photos de la manipulation des journaux anciens. C’était un carré de papier gigantesque. 
C’est un peu tout ça qu’on a fouillé à Médias 19, une histoire sensible des médias, des émotions que ça provoque. Quand on lit le journal, on s’indigne, on pleure, on rage, tout ça est présent dans cette histoire. Et cette « corporéité » ! Ça engage le corps, la manipulation de l’objet, le partage… Tout ça c’est une manière intéressante de considérer l’objet dans la place qu’il occupe dans nos vies. »

Cette sensorialité a-t-elle disparu avec le numérique ?

« L’indignation passe ailleurs aujourd’hui. Elle passe par la réaction instantanée, les réseaux sociaux, les « zones de lecteurs » dans les journaux. Ce qui a probablement changé, c’est la participation active des lecteurs. Même si là aussi on pourrait faire une sorte d’archéologie de leur place, mais ce qu’on voit c’est, quand même, leur [plus grande] capacité à réagir, être présents, en temps réel, créer des communautés en fonction des sensibilités. Tout ça me paraît neuf. »

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