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Le frigo est plein

Hicham Houdaïfa : « Le livre offre une liberté inestimable »

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© Michael Danner

📌 Eh toi, t'écris ?

À 50 ans, le journaliste Hicham Houdaïfa a, comme on dit, de la bouteille. Et pas n’importe laquelle. Au fil des années, ses enquêtes sur les oublié.es, les marginalisé.es et autres exploité.es en ont fait l’un des grands noms du journalisme d’investigation au Maroc, mais aussi un porte-voix pour ceux qui n’en n’ont pas, ou si peu. Ancienne plume du Journal Hebdomadaire, il co-dirige aujourd’hui, avec Kenza Sefrioui, la maison d’édition En toutes lettres, où ils s’appliquent à valoriser un journalisme libre et éclairant au service des citoyens marocains.

Bio express

Hicham Houdaïfa, auteur, entre autres, des livres-enquêtes Dos de femme, dos de mulet et Extrémisme religieux, plongée dans les milieux radicaux du Maroc (éd. En toutes lettres – collection Enquêtes), est venu au journalisme il y a près d’un quart de siècle, très naturellement, après une licence de physique. Premier poste : La Nouvelle Tribune, où il acquière sur le tas, « le B.A-ba de l’écriture, au contact de journalistes professionnels et en m’autoformant ». En 1999, c’est la grande traversée, direction New-York pendant cinq ans, d’où il vivra le drame du 11-Septembre. Puis, le Canada durant un an. En 2004, il se réinstalle au Maroc et commence à travailler pour Le Journal Hebdomadaire, jusqu’à sa fermeture en 2010. C’est à l’issue de cette « période difficile », que lui et Kenza Sefrioui décident de se tourner vers l’édition et fondent, à Casablanca, En toutes lettres. Une renaissance.

Pouvez-vous revenir sur votre expérience au Journal Hebdomadaire, qui représente un pan important de votre vie de journaliste ?

« Quand je suis rentré au Maroc en 2004, j’ai découvert Le Journal Hebdomadaire, une presse qui osait, proposait un travail sérieux et libre, et qui s’aventurait dans les tabous de la société. J’ai été happé par cela. J’ai commencé comme free-lance, puis j’ai continué cette aventure, ce qui m’a conduit à me réinstaller ici. Cela a duré jusqu’à la fermeture du journal, sur décision de la justice. Durant tout le temps de cette collaboration, j’ai pu écrire sur des sujets qui m’apportaient beaucoup – les droits humains, le sociétal, la politique – et d’une façon stimulante : sur le terrain, au contact de gens, porter leur voix et rester à la hauteur de leurs attentes. Le journaliste se doit d’être l’écho des marginalisés et de ceux qui n’ont pas de voix. C’était très "excitant" aussi de travailler dans cette ambiance-là. Le Journal Hebdomadaire était un curseur de la liberté d’expression au Maroc. »

Vous semblez avoir eu rapidement une idée assez précise du journalisme que vous vouliez pratiquer, non ?

« Dès le départ, j’ai été attiré par les sujets sociaux : comment les gens vivent, l’absence de dignité à laquelle certains sont confrontés, la jeunesse, la drogue, la sexualité… Par exemple, j’ai été l’un des premiers à écrire sur l’homosexualité. J’ai aussi écrit sur les violences policières, ce qui m’a valu d’être censuré […] Lorsque j’étais à New-York, j’ai beaucoup travaillé sur la communauté arabo-américaine. »

Dans quelles circonstances s’est opéré le passage du monde de la presse à celui de l’édition ?

« La période qui a suivi la fermeture du Journal Hebdomadaire a été difficile, je n’ai pas trouvé de travail pendant des mois. J’ai fini par rédiger une rubrique télé, en free-lance, que je ne signais pas, pour pouvoir manger. Puis, avec Kenza [elle aussi ancienne journaliste au sein de la rédaction, ndlr], nous avons élaboré ce qu’on pourrait faire pour reprendre cet esprit de liberté et de journalisme militant. Nous avons créé En toutes lettres et avons tenté l’expérience de l’édition et du livre-médium. »

Quel est le parti pris de cette maison d’édition ?

« C'est le journalisme d’investigation et la vulgarisation des sciences humaines, avec l’objectif de donner des clés de compréhension de la société. Au Maroc, les sciences sociales ont longtemps été interdites. Le peuple marocain n’était pas ausculté. C’est important de faire évoluer les choses [...] Nous voulons rester fidèles à notre ADN qui est fondé sur la recherche de la vérité et l’intérêt public. »

Pourquoi ne pas avoir fondé un nouveau journal et vous être plutôt tournés vers le livre ?

« Il y a plus de liberté dans l’édition. Avec En toutes lettres, nous sommes nos propres patrons, personne ne peut nous censurer sauf l’État et, pour l’instant, cela n’est pas arrivé car on parle avant tout de l’Humain. L’histoire du Journal Hebdomadaire nous a enseigné des choses : on essaye d’être fins, on a envie de durer. On ne se censure pas mais on n’a pas envie de se faire griller les pattes. Le livre donne la possibilité de faire du texte long et de regrouper des articles [autour d’un même thème], ce que ne permet pas la presse. C’est une liberté inestimable ! Les Marocains sont aussi l’un des peuples qui consomme le moins de journaux, avec un tirage total quotidien autour des 300 000 exemplaires*. Cela implique que beaucoup de titres ont besoin de l’appui financier des annonceurs et de l’État pour vivre […] Je pense que le modèle économique, c’est le texte long. C’est ce qui marche aujourd’hui. Les gens ont besoin de sens, soif de savoir. Les livres-enquêtes fonctionnent bien au Maroc. Par exemple, Dos de femme, dos de mulet s’est vendu à 3 500 exemplaires. C’est énorme pour un livre comme ça, et ici, un best-seller c’est 1 000 exemplaires […] Cela dit, le livre ne change pas mon statut de journaliste et je continue d’écrire un peu dans la presse afin de pouvoir encore mesurer ce que c’est d’être journaliste dans ce pays. Cela me donne une légitimité. »

Le journalisme d’investigation a-t-il une place, aujourd’hui, dans le paysage médiatique marocain ?

« Il y a encore un peu d’espace dans la presse, quelques supports où il est encore possible de faire du journalisme d’investigation mais les conditions des journalistes et des journaux se dégradent. Les conditions économiques [notamment] ne permettent plus de faire ce journalisme autant qu’avant. »

Le journalisme d’investigation coûte cher : vivez-vous de votre activité ?

« Nous avons trouvé ce moyen de faire du terrain pendant quatre à cinq mois par an, mais cela se fait sur nos deniers, donc sans job alimentaire, ce serait impossible. À côté, j’écris des rapports, je travaille avec la société civile sur des projets. Le livre sur l’extrémisme religieux m’a offert quelques opportunités et une expertise. Nous ne recevons pas d’aide, ou très peu et seulement de fondations étrangères. L’édition, dans les règles de l’art, d’un seul livre-enquête coûte entre 8 000 et 10 000 euros. L’indépendance a un prix et un revers : la précarité et de devoir être ingénieux et innovant pour trouver des portes de secours. »

En Europe, et notamment en France, on constate une défiance marquée envers une partie des médias, ce qui se traduit, de plus en plus souvent, par des rapports tendus sur le terrain pour les journalistes. Êtes-vous confronté à ce ressentiment ici, au Maroc, lorsque vous enquêtez et interrogez des gens ?

« Le terrain demande de la recherche et une grande préparation, notamment pour bien identifier tes alliés. La société civile, les vrais militants qui peuvent t’introduire auprès de la population sont d’une aide énorme, même s’il faut aussi savoir garder son indépendance vis-à-vis d’eux. Je me présente aux gens que j’interroge en tant qu’écrivain car la parole journalistique est difficile aujourd’hui. Certains terrains m’ont été interdits parce que d’autres les avaient minés avant moi. La sincérité de la démarche joue beaucoup, ça se sent quand ton but est vraiment de chercher la vérité et de transmettre cette voix. Quand la confiance n’est pas là, je ne force jamais. Je passe deux jours sur place, je parle, je m’intéresse, je vis. Je redeviens un citoyen lambda… Mais je fais une croix sur ce texte. »

L’une des vocations de votre travail est de donner aux gens des clés pour exercer leur citoyenneté, mais au-delà d’être les sujets de vos reportages, est-ce que ceux dont vous parlez ont accès à vos livres, afin de s’enrichir des parcours de vie qu’ils racontent et des phénomènes qu’ils dénoncent ?

« J’ai pu en toucher quelques-uns en tant que lecteurs. Dans la mesure du possible, je fais passer mes livres à ceux que j’interviewe. On essaye aussi d’organiser des rencontres, de diffuser les livres au niveau des écoles. On a construit un réseau qui nous suit et on distribue nous-mêmes nos livres [… ] Parfois, je retourne voir les interviewés, mais ce n’est pas systématique, bien que ce retour vers le terrain soit important. J’ai beaucoup parlé aux femmes précarisées de ces autres femmes précarisées, par exemple en Espagne, lors de ma rencontre avec des ouvrières agricoles. Je leur ai présenté le livre Dos de femme, dos de mulet. À chaque fois que j’ai cette occasion, c’est incroyable : elles commencent à parler de leur quotidien et d’autres dos de mulet émergent. »

 

* Selon l’OJD du Maroc, en 2017-2018, l’ensemble des titres de presse quotidienne, arabophone et francophone, tirait à environ 250 000 exemplaires chaque jour.

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