I O P R E S S E

Le frigo est plein

Nicolas Lemonnier : « Avec le confinement, on se rend compte que l'on sert à quelque chose »

image relative à Nicolas Lemonnier : « Avec le confinement, on se rend compte que l'on sert à quelque chose »
📌 Eh toi, t'écris ?

Comment l'info de proximité et le métier de journaliste localier peuvent-ils continuer à exister en période de confinement ? Nicolas Lemonnier est responsable éditorial de L’Hebdo de l’Ardèche et du Peuple libre-Drôme Hebdo, deux titres de la presse départementale française, historiquement positionnés sur l'ultra-local et le papier. En temps de crise, c'est pourtant internet qui leur permet de garder leur visibilité. Le manque du terrain ? Même par téléphone, notre invité se sent pleinement journaliste !

Vous souvenez-vous du moment où le virus a fait son apparition sur la zone de couverture de vos titres ? Avez-vous immédiatement pris la mesure du phénomène en approche ?

« Au niveau rédactionnel, clairement, je n’ai pas su anticiper l'ampleur [de l’épidémie] et je n’ai pas non plus vu venir les mesures mises en place, le confinement de cette manière-là. Depuis début mars, on était en lien avec l’Agence régionale de santé (ARS) qui nous donnait un déroulé et le nombre de cas jour par jour, mais cela restait très limité : on était à une dizaine de cas en Ardèche. L’ampleur, on ne l’a prise qu’à partir de la première déclaration d’Emmanuel Macron [le 12 mars, ndlr], avec la décision de fermer les écoles [...] Nous avons complètement changé le journal. Donc, oui, il a vraiment fallu que je sois le nez dedans pour mesurer l’ampleur de la chose. »

Comment avez-vous choisi de traiter l'épidémie dans vos éditions et, aujourd'hui, peut-on y lire autre chose que le coronavirus ?

« Le dernier journal précédant les Municipales était déjà très lié au coronavirus, d’ailleurs on avait titré sur les mesures prises dans les bureaux de vote. Ensuite, le premier journal de confinement était très traditionnel [...] si ce n’est quatre ou cinq pages d’ouverture liées uniquement au coronavirus. Au fur et à mesure, on a augmenté la pagination sur ces [pages-là] et les autres ont baissé, parce que, de fait, il n’y avait plus vraiment d’autre actualité. Là, on arriverait presque à un nouveau basculement : dans les locales, où il n’y a plus d’actualité pure, on commence à trouver des sujets un peu plus magazines, des portraits. La pagination a bien chuté. Pour L’Hebdo de l’Ardèche, on avait l’habitude de faire un journal entre 48 et 56 pages, le tout dernier en faisait 40. »

Comment parler de cette épidémie sans tourner en rond et devenir source d'angoisse pour les lecteurs ? D'ailleurs qu'attendent-ils d'un journal de proximité sur un sujet mondial ?

« C’est vraiment la réflexion qu’on a eu dès le début. Dans un premier temps, notre rôle a été de relayer et d’expliquer les différents messages du gouvernement, de la préfecture, des choses très concrètes dont les gens n’étaient pas forcément au courant. Ensuite, au même titre que la presse dans son ensemble, il a fallu expliquer ce qu’était ce phénomène, avec des articles, en allant voir si possible des spécialistes ardéchois ou drômois sur ces questions-là. Et puis, rapidement, on s’est intéressé aux conséquences [économiques, sanitaires, etc.] pour l’Ardèche et la Drôme, et à tout ce qui a été mis en place au niveau local pour y faire face : tous les bons plans, comme les drives paysans par exemple. Voir comment les gens s’adaptaient a vraiment été une très grosse partie de notre travail pendant les deux-trois premières semaines [...] Il y a beaucoup d’initiatives locales, beaucoup de choses qui se mettent en place. Même si aujourd’hui cela se calme un peu, il est toujours intéressant d’aller voir si ça fonctionne. Et globalement ça fonctionne très bien. C’est ça aussi notre parti pris [pour éviter d'être anxiogène]. L’autre aspect a été de communiquer sur toutes les choses gratuites et accessibles en ligne maintenant, ou celles qui existaient avant mais dont on auraient pas trouvé le temps de parler sinon. »

Concrètement, comment s'est réorganisée la rédaction pour passer l'épreuve du confinement ?

« L’une de nos particularités est, qu’habituellement, au niveau du rendu, on est plutôt sur un journal à 70 % correspondants locaux et à 30 % journalistes professionnels. [Comme] l'une des premières mesures a été de mettre nos correspondants à l’abri, car énormément d’entre eux sont âgés, les parts se sont inversées et les papiers des professionnels représentent 80 ou 85 % [...] On a réfléchi avec les journalistes à la manière dont on allait s’organiser, on a donc systématiquement mis en place le télétravail pour nous cinq, avec présence sur place [à la rédaction, ndlr] pour les deux phases de bouclage. On se déplace uniquement lorsque c’est nécessaire, je pense que maintenant 75 % des articles se font en télétravail. Rapidement, ça nous a demandé d’être très présents sur le site [web], donc on a changé notre manière de travailler, avec des veilles internet, ce que l’on ne faisait pas ou très peu avant, parce que l’actualité, notamment dans les premières semaines, changeait à une vitesse folle. Au moins quinze ou vingt infos par jour auraient mérité un papier. On a progressé de 146 % en visiteurs uniques pour le groupe HCR, auquel appartiennent L’Hebdo de l’Ardèche et Peuple libre-Drôme Hebdo, ce qui est logique car les gens sont chez eux. On continue à écrire des articles pour le papier mais on récupère aussi une bonne partie de ceux d’internet pour le journal, tout en les mettant à jours évidemment. »

Comment un journal local existe-t-il aux yeux des lecteurs quand les journalistes ne sont plus visibles sur le terrain et les points de vente parfois fermés ?

« C’est une vraie problématique. Dans le groupe, 90 % des salariés sont au chômage partiel. Restent en activité les journalistes et [quelques personnels administratifs et techniques]. Du coup, tout l’aspect diffusion, qui nous donne habituellement de la visibilité, on ne l’a plus du tout. C’est très compliqué même si on utilise beaucoup notre site internet et les réseaux sociaux. On l’a vu, il y a une explosion du nombre de personnes qui nous suivent, c'est une autre manière d’exister. Si les gens ont l’habitude de lire nos informations en ligne, on fait le pari [qu’ils nous feront confiance en kiosque]. Cela dit, la baisse des ventes est très claire mais pas aussi importante qu’on le craignait. Ça veut dire aussi que les gens sont en recherche d’information, particulièrement en milieu rural où ils n’ont pas autant l’habitude d’aller la chercher sur internet. Le journal est un peu une institution. »

Pour un journaliste localier, n'est-ce pas frustrant d'être confiné et de ne pas littéralement voir ce dont il témoigne ? 

« Je me sens pleinement journaliste, je n'ai pas le moindre doute là-dessus. Ma frustration vient surtout du fait que c’est sur le terrain que tu as les informations. Tu rencontres des gens qui t’en donnent et puis finalement tu tires le fil et tu as d’autres témoignages qui viennent. Au téléphone, tu n’as pas ce lien-là et tu ne peux pas trouver le témoignage qui fera vraiment la différence. Depuis peu, je commence aussi à avoir envie de faire et voir autre chose que du coronavirus. »

En quelques mots, pour vous, comment résumer cette période ?

« D’un point de vue journalistique c’est une période extrêmement intense et intéressante à couvrir parce qu’on a vraiment l’impression d’être au cœur du réacteur. On sent qu’il y a une attente des gens d’avoir des informations vérifiées et sûres. Au quotidien on l’oublie peut-être un peu, mais là on se rend compte qu’on sert à quelque chose, c’est assez gratifiant [...] Je me rends compte aussi qu’il est très dur de poser la casquette de journaliste. »

 

Publications similaires

Moroccovid-19 | Témoignages à l'heure du confinement

Moroccovid-19 est un projet de recueil de témoignages de Marocains en cette période d'épidémie mondi...

Meriem Benmhamed : « Grâce au blog, les gens prennent en considération que je produis quelque chose »

📌 Eh toi, t'écris ?
Blogueuse culturelle depuis 2015, Meriem Benmhamed a investi ces dernièr...

Êtes-vous sensible à la musique des mots ?

Informer, bien sûr. Aller à l’essentiel, affirmatif. Être intelligible, c’est le but. Travailler la...

Hicham Houdaïfa : « Le livre offre une liberté inestimable »

📌 Eh toi, t'écris ?

À 50 ans, le journaliste Hicham Houdaïfa a, comme on dit, de la bouteille. Et...