I O P R E S S E

Le frigo est plein

Transmettre « les valeurs fondatrices d’une société humaniste ». À l’heure où, partout dans le monde, les nationalismes ressurgissent et s’assument, où la méfiance du public oblige les médias à questionner leurs fondements, ainsi que leur modèle économique, et où il est de bon ton de conjuguer la réalité au pluriel, la mission que se sont donnée Hicham Houdaïfa et Kenza Sefrioui semble titanesque, mais nécessaire. Pour la remplir, ils ont fondé Open chabab*, un cursus d’éducation à l’information

Journalistes et militants côte à côte

Depuis un an et demi, ils accueillent par dix les participant.e.s, tous âgé.e.s de moins de 35 ans, pour des sessions de quatre mois. Le groupe se retrouve tous les samedis dans les locaux de la maison d’édition En toutes lettres, à Casablanca. 

Chaque session aborde quatre grands thèmes : « Mixité sociale et égalité des chances, sécularisation et lutte contre l'extrémisme religieux, égalité entre hommes et femmes et libertés individuelles et démocratie participative », détaille Hicham Houdaïfa. 

Leur cible ? Les jeunes ou futur.e.s journalistes et les acteur.ice.s de la société civile. Comme pour les enseignements, le décloisonnement est l’un des objectifs de l’équipe. « Nous avons dès le départ choisi de mettre dans le même groupe […] deux corps qui sont amenés à travailler ensemble sur des problématiques auxquelles le pays ou la population font face. C’est d'ailleurs grâce à un travail collaboratif entre la presse indépendante et des acteurs associatifs que bien des tabous sont tombés : pédophilie, avortement, violences faites aux femmes », estime le journaliste.

Étique et technique

« Les thématiques mises en valeur par Open chabab répondent à un besoin et apportent un complément de formation aux cursus traditionnels de journalisme qui ne les abordent pas ou peu », considère de son côté Hamza Dridi, responsable projet pour la zone Méditerranée-Asie au CFI, l’agence française de soutien aux médias dans le monde. Le CFI est l’un des co-financeurs de la plateforme marocaine, qui fait partie des lauréats de l’appel à projet D-Jil, lancé en 2018 [lire plus bas].

Ainsi, les premières séances sont dédiées à l’étude de ces quatre champs de réflexion, sous la houlette de sociologues, philosophes, juristes, mais aussi de militants associatifs. Ces master-classes sont dispensés en français et en arabe. 

Dans un deuxième temps, les étudiants s’attellent à la technique : storytelling, datajournalisme, podcast et narration audiovisuelle. Des cours divulgués par des professionnels aguerris, tels Omar Radi, journaliste d’investigation, à l’origine du site d'info Le Desk et dont les enquêtes portent notamment sur la corruption ou les droits de l’Homme, ou encore Driss Ksikes, ancien rédacteur en chef de l’hebdo marocain TelQuel.

« Le groupe prépare ensuite son terrain, réalise ses enquêtes et ses interviews, revient pour des compléments. Les quatre dernières séances sont consacrées à la production de travaux, mis en ligne sur Openchabab.com », déclare encore Hicham Houdaïfa. 

Depuis sa création, Open Chabab a déjà permis d’initier une quarantaine de jeunes aux outils d’enquête et à l’exercice de la citoyenneté. 

Gratuité pour les participant.e.s

Pour rejoindre la formation, les bénéficiaires ne déboursent rien. Par ailleurs, la plateforme web, où sont publiés les travaux des étudiants, met également à la libre disposition des internautes le contenu des cours.

Le parti pris n’est pas anodin. En matière de journalisme pur, les MOOC, pour massive open online course, pourtant parfaitement démocratisés dans d’autres disciplines, ne sont pas légion. Et les webinaires organisés à destination des professionnels de l’information, à la faveur du récent confinement, étaient principalement divulgués dans des cercles d’initié.e.s.

« De plus en plus de cours en anglais sont consultables sur internet, c’est dans la pratique que les choses se gâtent. Les formations en journalismes dans nos écoles [marocaines en l’occurrence, ndlr] ne travaillent pas assez sur les techniques d’investigation et d’enquête. Les journalistes ne peuvent pas écrire librement sur des sujets qui sont encore érigés comme lignes rouges. De plus, le secteur des médias, et celui de la presse en particulier, vit dans la précarité et dans une dépendance des annonceurs. D’où le peu de marge pour un journalisme d’investigation », déclare encore Hicham Houdaïfa.

Pour Hamza Dridi du CFI, non seulement, «ce projet apporte un contenu cohérent et une vision aux participant.e.s », mais en plus, « il donne des clés à tout le monde », via son format « très adapté » de plateforme ouverte au grand public. Cette ouverture a fortement séduit l’organisme de soutien. Et d’ajouter : « Open chabab cochait toutes les cases ».


* jeune en arabe.


Soutenir des médias qui parlent à la jeunesse

Le projet Open chabab fait partie des 18 projets soutenus par le CFI* pour les années 2018-2019. La crème, puisque pour l’appel à projets D-Jil (pour digitale génération**), l’organisme, émanant du ministère français des Affaires étrangères, a examiné pas moins de 500 dossiers.

« Les projets sont axés sur la jeunesse, le numérique et présentent un caractère innovant, même si je n’aime pas trop ce mot, explique Hamza Dridi, responsable projet pour la zone Asie-Méditerranée. Ils doivent donner aux jeunes du monde arabe un meilleur accès à l’information, leur permettre de participer au débat public. » Il précise : « Les vecteurs médiatiques soutenus ne sont pas des médias traditionnels, mais des initiatives qui parlent aux jeunes ».

L’ensemble des finalistes, répartis entre 9 pays arabes, dont 4 au Maroc, ont bénéficié d’un budget important, notamment une subvention de 2,5 millions d’euros de l’Union européenne. « Ce financement a permis aux petites structures qui portent le plus souvent ces projets de travailler tranquillement pendant deux ans. »

Trouver un modèle économique

Mais que se passe-t-il ensuite, concrètement à partir de cette année pour la cuvée 2018, dont le financement arrive à échéance ? « Certains projets sont conçus pour être pérennes comme Open chabab, mais d’autres non », constate le chargé de projets. Hicham Houdaïfa confirme sa volonté de voir perdurer son initiative.

En prévision du désengagement budgétaire, « le CFI accompagne les porteurs de projets sur le volet IT, la mise en avant de leur plateforme et sur la recherche de modèle économique. » Celui-ci peut se traduire, par exemple, par l’intérêt de nouveaux bailleurs de fonds. « Nous leur permettons aussi de s’intégrer dans un écosystème qui donne une certaine visibilité aux projets et à ceux qui les font vivre », poursuit Hamza Dridi. Dans le cas d'Open chabab, de nombreuse pistes sont à explorer selon lui. Il se montre donc confiant.

Au Maroc, les trois autres projets accompagnés sont L’Observatoire maghrébin des libertés, 9rayti.com, une plateforme dédiée à l’orientation universitaire, et Men Leweel, une plateforme de diffusion et de vulgarisation d’information scientifique.


* Le CFI fait partie d’un consortium de financeurs Fondation Samir Kassir (Liban), IREX Europe (France), FMAS (Maroc) et Leaders of Tomorrow (Jordanie). Ce consortium co-finance l’appel à projets au côté de l’UE.

** Jil signifie génération en arabe.

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