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Le frigo est plein

L’AvertY : « La noblesse du journalisme, c’est de faire avancer la société »

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© Sandrina Cunha et L'AvertY

📌 PNA - publications non alignées

Ludovic Chataing est la cheville ouvrière du média participatif en ligne L’AvertY. Son credo : informer autrement les Grenoblois, à qui il propose de coconstruire certains sujets et ouvre aussi ses « colonnes ». Rencontre avec un aspirant astrophysicien devenu journaliste à la faveur de ses combats étudiants.

Comment est né le projet de L’AvertY ?

« A la fin de mon master en journalisme et médias numériques à l’université de Metz, en 2015, j’ai rejoint l’équipe du site d’information grenoblois PartiCité. Ce média local proposait à ses lecteurs de choisir les sujets et se finançait à 100 % grâce aux abonnements et à quelques subventions. Faute d’un développement économique assez rapide, nous avons dû tout arrêter en 2016. On s’est dit qu’il valait mieux finir sur cette note lucide. 

Je suis resté sur cette idée de lancer un autre média à Grenoble – j’avais toujours eu en tête de monter des projets – mais je ne me voyais pas reprendre PartiCité, dont j’étais le seul à ne pas être cofondateur. Je suis reparti en 2017 sur [une nouvelle idée] : en mars 2018, le nom L’AvertY a été trouvé et c’est là que c’est vraiment né. »

Vous avez gardé cette identité de média tourné vers la participation des lecteurs. Comment se manifeste-t-elle concrètement ?

« La première façon, c’est qu’à la fin de chaque mois, je convoque les abonnés pour leur faire choisir trois sujets dans un panel de six à huit. J’en propose certains, d’autres se basent sur des idées d’abonnés. Il y a toujours un sujet citoyen qui fait mouche. Les trois sujets sont soumis au vote [plus large] du public sur le site actuel du média. Le vote en ligne dure 48 heures. Celui qui recueille le plus de votes sera traité, fouillé de manière approfondie, durant le mois qui commence.

La seconde est d’accueillir ponctuellement des contributions de citoyens pour leur permettre de parler de sujets qui leur tiennent à cœur. Cela est bien identifié comme une tribune et non comme un article. L’AvertY accepte toute contribution tant qu’elle respecte la légalité (pas d’appel à la haine...), d’ailleurs j’aimerais que des opinions différentes s’expriment pour que les lecteurs puissent y confronter leur point de vue. J’aimerais que ce média soit le lieu d’une réflexion posée et construite, pas celui de la réaction. 
Ces contributions citoyennes, ça peut être moi qui les repère aussi. Il peut m’arriver de lire des textes intéressants sur Facebook, alors je propose à leurs auteurs de les relayer. A chaque début de contribution, je la replace dans un contexte, je suis transparent sur sa provenance. Cette transparence, c’est [entre autres] ce qui me permet de construire un lien de confiance entre le média et ses lecteurs.

Par ailleurs, j’ai créé un groupe WhatsApp en me disant que j’allais l’animer et finalement la communauté l’a pris en main, s’échange des infos, débat de façon autonome. »

La communauté de L’AvertY existe-t-elle uniquement de façon virtuelle ?

« Je propose des rencontres pour dépasser la sphère du web, qui n’est pas très engageante pour mobiliser de nouveaux abonnés. Rencontrer le journaliste qui fait les articles, parler du métier permet, encore une fois, de développer la confiance. 

J’organise trois types de rencontres : les apéro-abonnés, durant lesquels on échange sur les « coulisses », des débats, comme celui organisé sur le sujet du mouvement des Gilets jaunes, et des événements, des expositions par exemple. 
Tout cela se déroule au Médiastère, un espace de co-working grenoblois géré par des travailleurs indépendants. Je connais mes lecteurs dans la vraie vie et c’est un vrai petit plaisir ! »

Pourquoi avoir choisi un modèle collaboratif ?

« J’ai découvert le journalisme participatif dès mes débuts, à travers une expérience menée par le journal Le Monde qui s’appelait Le Post.fr. Pendant cinq ans, ce média a mêlé contributions citoyennes et articles de journalistes professionnels [tout en les identifiant distinctement, ndlr]. J’en ai moi-même été l’un des contributeurs, puis l’un des correspondants. L’objectif était de faire du débat en ligne. C’est un modèle sur lequel je me calque et qui, pour moi, a été abandonné trop vite. Malgré le succès [entre 3 et 4 millions de visites par mois], Le Post.fr n’a jamais trouvé son modèle économique à l’époque de la bannière pub. Pour moi, si on implique le lecteur dans l’information, que l’on joue carte sur table sur la façon dont fonctionnent les médias, on peut déclencher des abonnements et pour un média, c’est l’abonnement qui permet de vivre. »

Vous avez pensé L’AvertY plus largement qu’un média, mais plutôt comme un outil de "connexion" et de médiation au sein du bassin grenoblois. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

« Le slogan du média, c’est : Réagir – Réfléchir – Agir. Sur les réseaux sociaux, on réagit beaucoup, dans l’immédiat, c’est direct, sanguin peut-être. 
Ensuite, à tête reposée, vient la réflexion. Si on relit notre post une semaine plus tard, qu’on a cogité, on ajoutera peut-être un commentaire. Je souhaite que L’AvertY ouvre le débat en ligne, une fois qu’on y a réfléchi et qu’éventuellement, cela déclenche une phase d’action, par exemple si un lecteur constate un manque sur le territoire, un besoin associatif, etc. L’idée est d’être sur une information constructive, qu’elle serve à quelque chose, concrètement. C’est toute la noblesse du journalisme : faire des articles qui font avancer la société. »

Grenoble est une agglomération conséquente. On peut imaginer qu’elle est bien dotée en médias locaux, dont au moins un poids lourd historique. Y a-t-il de la place pour un nouvel organe de presse de proximité ?

« Grâce à ces cent premiers abonnés qui me suivent, je suis convaincu qu’il y a de la place à Grenoble. La « concurrence » se fera au fil du temps. Ça ne se fait pas en un claquement de doigt mais il y a un créneau et plein de façons du faire du journalisme. » 

Votre modèle économique repose sur l’abonnement. Pourquoi favoriser cette option et est-elle porteuse pour L’AvertY ?

« L’abonnement représente un fort soutien à long terme, c’est ce que j’apprécie. Quelle que soit la somme versée, si quelqu’un se désengage, il ne tue pas le modèle économique. Je constate aussi que les gens se désengagent moins vite que les publicitaires. Depuis le début de la crise du covid, je n’ai eu que 5 % de baisse dans les abonnements à L’AvertY
L’abonnement permet de franchir des paliers, de prendre le temps de se rendre visible, de croître en notoriété. Je ne crois pas du tout à un modèle économique basé sur la publicité, plus rapide mais à double tranchant. Je préfère y aller progressivement, c’est moins risqué. » 

Aujourd’hui, quels sont les moyens de fonctionnement et d’épanouissement de ce site d’info en ligne ?

« Aujourd’hui, je travaille à temps partiel comme médiateur numérique. Mon projet est porté par cela et ça me sécurise financièrement. J’ai également une page Tipeee. Depuis fin 2019, la centaine d’abonnements permet de me verser un petit salaire et d’investir dans le projet. 

En ce moment, L'AvertY est un mensuel multimédia qui peut accueillir, selon le sujet, des vidéos, des objets numériques, comme récemment une timeline, et des photos bien sûr. Ce dossier de fond est enrichi d'une newsletter mensuelle et d'une alerte vote, elles aussi mensuelles. Je publie plus régulièrement sur les réseaux sociaux afin d'animer le vote et de prévenir les lecteurs des publications. 

Sur la dernière année, j’ai reçu l’aide gracieuse d’un autre journaliste et cet été, j’ai accueilli une stagiaire qui a testé une nouvelle rubrique hebdomadaire, « Les ambiances de Léa », qui a beaucoup plu. L’avantage d’une petite structure, c’est qu’on peut créer facilement. Là, je cherche un associé qui se consacre au journalisme afin de pouvoir développer les abonnements. Mon objectif est d’atteindre les 4 000 abonnés, soit 1% de la population de la métropole grenobloise.

Dans l’année, j’aimerais concevoir le prochain site avec [notamment] l'outil de débat en ligne pour que, l’année suivante, je puisse déclencher une campagne de financement participatif.
Je vise le long terme. Tout ça est encore précaire mais j’ai le confort de pratiquer un journalisme honnête. »

Question subsidiaire : le « Y » final du nom du média, il signifie quoi ?

« Le nom a fait l’objet d’un vote. Ce n’est ni un hommage à Jean-Christophe Averty [un animateur et réalisateur de radio et de télévision français, ndlr] ni au clavier azerty. As-tu déjà regardé Grenoble sur une carte ? Les directions depuis Grenoble vers Lyon, Chambéry et le Trièves forment, grâce aux plaines, un Y sur une carte Nord-Sud. Ce sont les trois massifs montagneux autour de Grenoble qui limitent ces plaines. »

 

Dans la rubrique PNA de Textarea, lire aussi notre article "Investigation, citoyenneté et décloisonnement : la « touche » Open chabab"

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