I O P R E S S E

Le frigo est plein

 

Trouver le bon titre est parfois un casse-tête et en dépit des fantasmes, tous les journalistes n’ont pas la fibre « Libé » dans le sang. Comme une bonne bande annonce, le titre doit révéler juste ce qu’il faut, mais un tas de paramètres sont à considérer : espace disponible, nature de l’information, type de presse et d’article, etc.

Un tout homogène

Surtout, un titre n’arrive jamais seul. Il fait partie des éléments de titraille d’une publication, déclinés à la fois en Une et à l’intérieur du journal. Pour Luc Abélard, secrétaire de rédaction (SR) à Nice-Matin, la titraille « est un jeu d’équilibre encore plus vrai à l’intérieur du journal, le cœur de métier du SR. Tu retravailles les uns et les autres pour qu’il n’y ait ni doublon ni manque ».

Avant d’aller plus loin, rappelons quels sont ces différents éléments :

  • le titre
  • le surtitre ou le sous-titre
  • la légende photo
  • les intertitres
Favoriser la clarté

Il existe deux catégories de titres, qui correspondent à leurs fonctions majeures : inciter et informer. Alors qu’en Une, la première est souvent privilégiée (lire plus bas), dans les pages du journal, le lecteur rencontrera davantage de titres informatifs

Mais encore une fois, tout est affaire de curseur. « Les meilleurs titres s’appuient sur une info ou un aspect saillant de l’article, qui permettent de mettre du relief, mais il faut quand même faire gaffe à la formulation », confirme Luc Abélard.

Un bon titre doit contextualiser l’information, par exemple d’un point de vue géographique. C’est d'autant plus vrai en presse locale, dont l’ancrage territorial est une valeur clé, ainsi qu’un facteur d’attachement des lecteurs au titre... donc un argument de vente.

Un titre efficace est un titre clair. « En général, tu pars d’un élément complexe et tu dois trouver la limite entre la simplification et la dénaturation », explique le journaliste azuréen. Un exercice de funambule qu’il traduit par ce qui pourrait relever du mantra : réduire sans trahir. 

« Chez les journalistes, il y a aussi la tentation de la sophistication, c’est difficile et souvent pas très réussi, note-t-il encore. Du coup, je préfère un titre propre et clair, qui n’est que très légèrement incitatif, plutôt qu’un titre peu compréhensible. » Et d’ajouter : « Ma règle empirique dit aussi que quand tu galères avec un titre, c’est souvent qu’il y a un problème dans le papier ».

En outre, le titre principal est intiment lié à la photo qui accompagne l’article. « Si la photo est explicite, le titre peut être plus incitatif. Dans le cas d’une photo plus métaphorique, il doit absolument contenir des éléments d’information. »

Pour résumer, le titre idéal :

  • informe et incite dans une proportion équilibrée
  • contextualise
  • se comprend facilement
  • exploite correctement le lien texte/image.
Sur et sous-titres, de fidèles alliés

Dans les pages intérieures, le titre de l’article est fréquemment assorti d’un surtitre, autrement appelé « chapeau », ou d’un sous-titre. Ceux-ci complètent le titre. « Tu viens d’ajouter ou d'enlever quelque chose du sous-titre, tu peux de te permettre de le remonter en titre », illustre ce passionné. Il est souvent plus simple de rédiger un titre accompagné d’un chapeau qu’un titre sec.

Observons cet exemple pioché sur le site internet de l’hebdomadaire marocain Tel Quel. Le bloc-titre se décompose en trois parties, avec trois fonctions différentes mais complémentaires :

 

mot-cléCoronavirusSitue la lecture grâce à une rubrique ou une thématique.
titreOuverture partielle des frontières : mode d’emploiRenseigne directement sur le sujet et l’angle adoptés.
sous-titreCe 8 juillet, le Maroc a annoncé ouvrir partiellement ses frontières le 14 juillet prochain, mettant quasiment fin à quatre mois d’interdiction d’accès à son territoire.Précise le titre. Ici, il apporte des informations temporelles, spatiales et de contexte, absentes du titre.
 
La légende, un élément à part entière

«La légende est souvent sous-estimée alors que la photo est l’un des éléments les plus observés et [qu'elles fonctionnent ensemble] », déplore Luc Abélard.

Il détaille : « La légende explicite la photo lorsque celle-ci manque de clarté, en répondant aux questions de base : où, qui, quoi, quand… Elle sert aussi à identifier les personnes qui ont besoin de l’être. » En général, on indique le nom des personnes clés. Une foule ou encore des « figurants » sur une image purement illustrative n’ont pas besoin de l’être.

« À l’inverse, une légende qui ne donne que ça n’est pas une bonne légende. Elle doit mentionner d’autres informations qui ne le sont pas dans les autres éléments de titraille. » Il ne suffit pas non plus de reprendre quelques phrases de l’article. « Ça se réfléchit vraiment. Certaines légendes sont plus lues que les articles auxquels elles sont liées. Le rôle du SR est de prendre en compte la façon dont un texte est scanné : on lit la titraille avant l’attaque du papier. »

Une bonne légende doit donc :

  • expliciter, si besoin, la photo
  • donner les renseignements de base
  • identifier les protagonistes
  • apporter une information supplémentaire et inédite
Les intertitres

Les intertitres (ou inters) sont ces « mini-titres » qui segmentent l’article et permettent au lecteur de respirer. « Dans la hiérarchie de la titraille, ce sont les moins importants mais ils répondent à la même approche. Beaucoup pensent qu’on les lit en même temps que l’article, mais en fait pas vraiment, tu les vois parmi les autres éléments. »

Ainsi, le rédacteur doit éviter de répéter les mêmes termes ou idées dans le titre principal et dans les inters.

En principe, un intertitre est disposé en fonction de la longueur du papier pour en équilibrer les différentes parties et renseigne sur celle qui le suit.

La ponctuation forte

Si rien n’interdit les points d’exclamation et d’interrogation, il est de coutume de les manier avec parcimonie. « Dans la pratique, un point d’exclamation est une béquille. Si le titre est vraiment surprenant, il n’a pas besoin d’être survendu. Avec le point d’interrogation, le vrai problème c’est que tu donnes rarement la réponse derrière. Si tu l’avais, elle serait dans le titre. La raison de leur utilisation renvoie souvent à des carences, à des faiblesses du sujet. »

À ce propos, l'un des principes de la rédaction web peut s’avérer utile : ne pas poser de question dans le titre si l’article n’y répond pas. Dans les articles de blogs, davantage que dans la presse, le lecteur cherche une information précise au regard d’un besoin concret. Si l’article fait des promesses qu’il ne tient pas, voilà un lecteur de perdu. 

Si les logiques d’écriture ne convergent pas à chaque fois, c’est le cas sur ce point. Et se fier à ce pilier peut permettre au rédacteur de pousser plus loin sa réflexion pour un résultat moins racoleur mais plus pertinent.

 

En Une, être précis et incisif

The last but not least, le titre principal de Une détient une fonction capitale : motiver l’acte d’achat. Il témoigne aussi de la culture et de l’image du média, dont certains, comme Libération, en ont fait leur marque de fabrique. 

C’est lui qui attire le regard avant que les lecteurs ne s’attardent sur les titres secondaires (en manchette, en pied de page ou sur le côté, souvent sous forme de sommaire illustré, secs ou alors accompagnés d’un mot-clé ou de quelques lignes). 

Le titre principal de Une doit être court, percutant, incisif, donc précis et ciblé. « Plus l’évènement est frappant, plus le titre peut être simple. Tu n’apprends pas l’info au lecteur, tu lui livres des approfondissements » sur un sujet dont l’essentiel est connu, maîtrisé. Et de citer l’exemple des titres en cas d’attaque terroriste. « Je me souviens de celui-ci : "L’horreur" [Une de L’Équipe, ndlr], tout simplement, au lendemain des attentats de novembre 2015. Il y a une forme de solennité. » Juste après celui du 14-Juillet 2016 à Nice, Libération avait barré sa Une d’une seule question : « Pourquoi ? ».

La hiérarchie de l’information apparaît généralement clairement en Une, où le nombre de titres a été limité à mesure que se réduisaient les formats des journaux.

Au-delà du sens, le titre de Une est aussi un objet visuel, qui s’intègre dans un espace donné. Les corps de caractère peuvent varier. Y compris au sein d'un même titre. « Cela existait il y a quarante ou cinquante ans et revient un peu. Il n’y a qu’une seule phrase mais ce qui est en gras ou en ressort fonctionne seul. »

Le SR de résumer : « J’ai l’habitude de dire que c’est à la fois une assurance qualité et un outil marketing ».

 

Plus de liberté sur le web

Sur le papier, la contrainte de l’espace dévolu au titre est forte. Le web a permis de s’en affranchir. Un point positif que souligne Luc Abélard : « Ce n’est plus du tout la même configuration. C’est plus facile de faire un titre incitatif qui fonctionne car il peut quand même être long. Si le titre est bien fait, tu ne t’aperçois pas de la longueur. Tu peux utiliser plusieurs points saillants et les assembler. C’est un vrai savoir-faire ».

Cette évolution, en lien avec le support, il la constate d’autant plus à l’aune de la logique digital first, mise en œuvre par Nice-matin. « Quand on récupère un article du web pour le papier, on sait qu’on va devoir le retailler car ça ne tiendra pas. »

D’autres contraintes pèsent néanmoins : tous les titres doivent attirer le lecteur, en l’absence de matérialisation de la hiérarchie de l’information. L’environnement est plus compétitif. Le référencement de l’article est également à prendre en compte.

Le côté racoleur des titres sur internet ? Pour le SR, il y a eu des excès qui tendent à diminuer et certains effets de mode qui ont plus ou moins bien pris sur le papier. « Beaucoup de choses ont été testées sur internet, qui a apporté un vent de fraîcheur et fait réfléchir sur ce que l’on s’autorise ou non. Selon moi, cela a donné plus de liberté et c’est une bonne chose. »
 

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