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Massoumeh Raouf : « Des images et des phrases simples pour raconter la page la plus sombre » de l’Iran

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© Massoumeh Raouf Basharidoust
📌 Au téléphone, Massoumeh Raouf Basharidoust rit beaucoup. Par petits éclats qui ponctuent ses phrases. Elle a l’air doux. C’était aussi ce que dégagent les photos que j’ai vues d’elle. 
Pourtant Massoumeh, née en Iran sous le règne du Shah, est une combattante. Emprisonnée pour son soutien supposé à l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI), principale opposition à l’ayatollah Khomeiny, elle s’échappe dans la nuit du 4 mai 1982.
Aujourd’hui, réfugiée en France, elle combat le Régime avec les mots. 
En 2018, elle signait la bande dessinée "Un petit prince au pays des mollahs" : la quête de liberté de son frère Ahmed, capturé à l’âge de 17 ans et assassiné en 1988, en même temps que des dizaines de milliers d’autres prisonniers politiques iraniens, considérés comme des martyres par la Résistance. Sur cet épisode sanglant, le Régime a longtemps imposé l’omerta, en dépit des appels des familles de victimes et de l’ONU.

Pourquoi avoir choisi l’écriture pour parler de ces évènements qui vous ont personnellement atteints ?

Massoumeh Raouf : « Tout d'abord, j’aime la poésie et la littérature. J’ai grandi avec [elles] et les livres, dès mon enfance. Cela m’a beaucoup influencée. Je suis consciente de la puissance d’une œuvre littéraire. Au cours des trente dernières années, plusieurs ouvrages de recherche ont été publiés sur le massacre 1988, mais pour toucher l’opinion, ils ne sont pas suffisants. J’en suis donc arrivée à raconter cette page "la plus sombre de l’histoire des violations des Droits de l’Homme en Iran", selon l’expression d’un rapporteur de l’ONU, à travers les images et les phrases claires et simples d’une bande dessinée. A mon avis, c’est une démarche parallèle au travail juridique et politique en cours. »

Comment cette idée a-t-elle émergée ?

M. R. : « En 2017, pour rendre hommage à mon frère, j’ai publié son histoire en persan. J’ai eu un très bon retour des mes lecteurs, grandement touchés par [sa] personnalité et [sa] résistance. L’une des mes amies, Summer Harman, scénariste et dessinatrice, m’a proposé de travailler ensemble sur une bande dessinée. Ce n’était pas facile : quand vous écrivez pour un lecteur iranien, il y a une histoire et une culture communes, mais quand vous écrivez pour un lecteur occidental, tout est différent, vous devez rapporter tous les événements. Nous avons travaillé sur Un petit prince au pays des mollahs pendant plus d’un an. »

Entre vos périodes d’incarcération respectives, le lien avec votre frère a été rompu. Comment avez-vous fait pour « combler les blancs » de son histoire afin de les relater ?

M. R. : « La dernière fois que j’ai vu Ahmed, c’était deux jours avant mon arrestation, le 13 septembre 1981. En mars 1988, pour la première fois, j’ai reçu une lettre de lui. Il avait été libéré après presque six ans de prison et cherchait à quitter le pays pour rejoindre la Résistance. J’attendais son arrivée. Des jours d’attente qui n’en finissaient pas. Quand j’ai lu les nouvelles sur le massacre, j’ai appelé mon père […] Il est allé de prison en prison à la recherche d’Ahmed, mais il n’a trouvé ni nom ni trace ni tombe. En 91, les agents des services de renseignement ont dit à mon père qu’ils l’avaient exécuté à la prison d’Oroumieh [nord-ouest de l’Iran], mais n’ont pas révélé l’endroit où il est enterré. 
J’ai participé à plusieurs projets de recherche sur les prisons du Régime. Les livres Massacre des prisonniers politiques et Des héros enchaînés sont les résultats de cinq années de recherche. 
J’ai réussi à récolter les témoignages d’anciens compagnons de cellule et des renseignements sur l’incarcération de mon frère. »

Comment avez-vous choisi les épisodes de la vie d’Ahmed que vous retracez ?

M. R. : « Pendant des années je me suis demandé comment transmettre le message de ces milliers de jeunes qui ont sacrifié leur vie pour la liberté, [notamment] à ceux qui ont aujourd’hui l’âge qu’ils avaient à l’époque. J’ai essayé de sélectionner des souvenirs qui aideraient le lecteur à se familiariser avec le personnage d’Ahmed et son caractère, mais aussi, à travers son histoire, [à comprendre] celle de l’Iran contemporain et de notre lutte. »

Le ton est celui de l’épopée, du lyrisme. Pourquoi ?

M. R. : « La résistance face à ce fascisme religieux est assez épique. Le parcours d’Ahmed est aussi celui de nombreux jeunes Iraniens de l’époque, une jeunesse habitée par des idéaux de liberté et de justice. Cet ouvrage est dédié à toutes les "roses rouges" de la Résistance. Le massacre a fait plus de 30 000 victimes. En racontant la vie d’Ahmed, je voulais dire [qu’ils] ne sont pas que des chiffres. Ce sont 30 000 vies brisées. Ce sont 30 000 héros.
De plus, la personnalité d’Ahmed a [contribué à rendre] le ton quelque peu poétique. [Voici] un poème que mon frère a écrit en prison, que j’ai pu retrouver grâce à l’un de ses camarades de cellule. [Ses] poèmes [étaient] pleins d’esprit de résistance, de persévérance et d’espoir en un avenir radieux.

"Submergé par le malheur, l’Iran n’est pas réduit au silence.
Dans notre longue nuit, partout coule le sang des innocents.
Grâce à notre combat pourtant, demain le soleil se lèvera.
Il faut prêter serment au nom du sang des innocents.
Il faut agir. Il faut agir."

Pour moi Ahmed est toujours vivant. Il vit chaque instant en moi. Je ne pouvais pas raconter son histoire autrement. »

Cette bande dessinée est également très pédagogique...

M. R. : « Elle s’adresse à la jeune génération. Une génération qui ne sait rien du passé, une génération trompée par [des] slogans et tombée dans le piège des fondamentalistes. Nous, les Iraniens, sommes les premières victimes du fondamentalisme religieux. Je voulais montrer comment cette dictature religieuse est arrivée au pouvoir. J’essaie de « faire passer le message » mais il y a tellement d’obstacles ! Beaucoup de portes me sont fermées, on me dit que mon livre est politique. Oui, c’est la réalité. Je suis une opposante au régime des mollahs et ça dérange. Mes lecteurs sont [pourtant] très touchés par l’histoire que je raconte. Je trouve beaucoup de solidarité et d’encouragements pour continuer. »

Vous évoquez le fondamentalisme religieux. En tant que résistante, mais aussi en tant que femme vous devez être une double menace ?

M. R. : « En tant que femme musulmane progressiste, ce que font les fondamentalistes et les terroristes me dégoûte. Le régime des mollahs est misogyne. La femme, faible et imparfaite, doit être contrôlée. La seule égalité entre hommes et femmes pour les mollahs concerne la répression. Notre lutte n’est pas un combat féministe, mais les femmes iraniennes en sont l’avant-garde. »

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre futur livre, qui retrace votre évasion de prison ?

M. R. : « Le soir-même de mon arrestation par les pasdaran [gardiens de la révolution, ndlr], mains liées et yeux bandés, j’ai été torturée et soumise à un interrogatoire. Mon soi-disant procès n’a duré que dix minutes. Sans avocat et sans droit à la défense, j’ai été condamnée à vingt ans de prison. Il était normal que je pense à fuir ! Dans Un petit prince au pays des mollahs, j’ai essayé de rester à l’écart. Après sa publication, mes amies, ainsi que des lecteurs, m’ont demandé de raconter mon histoire et mes souvenirs de prison. C’est un livre 100 % texte, bien plus facile à structurer qu’une bande dessinée. Je viens d’en finir l’écriture et je cherche un éditeur. »

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