I O P R E S S E

Le frigo est plein

La matière première d’un article, ce sont les mots. Comme il s'agit de l’une des plus vieilles « technologies » au monde, il n’est pas faux de penser que tout le monde peut écrire, communiquer, passer un message. Dès lors, quelle plus-value peuvent apporter, chacun dans leur domaine, le journaliste et le rédacteur ?

Pour le premier, l’information sourcée, recoupée, étayée est le cœur du métier. Cela différencie le fait d’informer et celui de communiquer une information.

Pour le second, il s’agit plutôt de valoriser un produit, un concept ou encore une expérience.

Voilà, entre autres, leur expertise. Mais il en existe une autre de taille : la maîtrise du vocabulaire.

Écrire ne signifie pas seulement aligner les mots, mais implique de savoir les utiliser avec précision pour faire mouche et emmener le lecteur exactement là où il doit aller. Pour parvenir à ce résultat, le journaliste et le rédacteur doivent allumer leur radar. Haro sur les répétitions et approximations !

Bon pour la mémoire

En situation de rédaction, mon meilleur ami s’appelle Robert... ou Larousse ou Lexilogos (le volume papier ne rentre pas toujours dans la valise). Bref, vous l’aurez compris, mon meilleur ami est un dictionnaire.

Je passe rapidement sur le garde-fou orthographique qu’il représente. Se faire confiance, c’est bien. Se croire au dessus de tout soupçon est un piège, y compris pour les professionnels de la rédaction. En écriture aussi il est possible d’enclencher le pilote automatique. Les correcteurs intégrés ne sont pas infaillibles et quand elle se repose sur ce type d’outils, la mémoire n’imprime pas vraiment. Le dictionnaire demeure évidemment le réflexe à adopter pour s’assurer de respecter l’intégrité des mots (un volume sur les difficultés de la langue française complète à merveille une édition standard).

Préciser, vérifier, clarifier

Je l’ai déjà dit dans d’autres articles de ce blog : j’accorde une grande importance au choix du mot adéquat. J’en tire à la fois une sorte de jubilation personnelle, mais aussi le sentiment du travail bien fait. La rigueur est ce que le lecteur attend, a minima, d’un journaliste ou d’un rédacteur. Elle permet de lever toute ambiguïté sémantique. L’équation est simple : précision = clarté.

Là aussi, le dictionnaire se révèle un allié de premier ordre.

D'une part, pour mettre le doigt sur un terme qui m'échappe. Quand la sensation à décrire est palpable mais que le mot, lui, reste coincé sur le bout de ma langue (ou plus loin encore), j’essaye généralement de me baser sur le premier qui me vient et de partir en exploration au travers des pages. Je décortique le champ lexical, teste des synonymes, etc. J’avance à tâtons, par déduction, mais le plus souvent ça marche.

J'utilise d’autre part le dico à des fins de vérification. Chacun a déjà dû faire l’expérience de se répéter un mot en boucle dans sa tête au point d'interroger son existence. Certains ont tellement été entendus, rabâchés, voire galvaudés, que parfois, face à mon écran d’ordinateur, le doute m'assaille : ce mot, est-ce que je l’emploie correctement ? 

Encore une fois, je fais appel à mon ami : Ô surprise, le temps, les idées préconçues et les abus de langages m’ont parfois éloignée de la bonne définition.

Synonymes à la rescousse

Cousin germain de Robert, le dictionnaire des synonymes fonctionne à merveille pour décliner la gamme du vocabulaire. Les synonymes renforcent la consistance d'un article.

Exemples parlants : les verbes. Être, avoir, faire, dire… appartiennent à la catégorie des verbes faibles. Comprendre génériques, vagues, creux. A trop les utiliser, c’est tout son contenu que le rédacteur affaiblit, qu’il s’agisse de référencement ou de qualité rédactionnelle pure.

Le bon verbe rend l’action vivante. Si à la place de « voir », le protagoniste d’un article « observe » ou « scrute », la phrase entière prend un autre sens, se colore d'une autre ambiance.

Si à la place « d’être », elle se « tient droite », « se trouve », « se plante » ou encore « existe », la personne que l’auteur décrit n’a plus rien d’insignifiant et sa posture raconte, en elle-même, quelque chose.

Un article qui accroche est un article qui permet au lecteur de « se faire le film ». Rien ne vaut un vocabulaire imagé. Or, les verbes faibles ne s'y prêtent pas, sauf parti pris. Mais honnêtement, c’est rarement le cas, non ?

Crédibilité et efficacité

Expliqué ainsi, le recours au dictionnaire peut paraître évident. Pourtant, combien s’en encombrent lorsqu'ils écrivent ? 

Selon un article de Challenges, entre 2008 et 2018, le nombre de volumes vendus du Robert a chuté de 48 %. En 2018 toujours, tout éditeur confondu, les dictionnaires ont représenté 0,1 % des 354 millions d’exemplaires commercialisés en France. En toute logique, une part des acheteurs a dû se tourner vers internet, mais des pertes sèches sont aussi à déplorer : les Français utilisent moins le dictionnaire. L'érosion est sans doute moins flagrante dans les métiers de l'écriture, mais il n'est pas impensable qu'elle s'y insinue également. 

Personnellement, je recommande le dico à qui veut bien m’écouter, des élèves que je soutiens en langue française aux stagiaires que j’ai pu épauler dans les rédactions dans lesquelles j’ai travaillé. Il est important que son utilisation reste, ou redevienne, selon les générations, un automatisme.

Pourquoi ? Parce que comme mentionné plus haut, un vocabulaire riche est une plus-value pour un article. Les lecteurs, comme les algorithmes, considèrent la diversité sémantique comme un gage de crédibilité. 

Une mission évangélisatrice

Et puis, d’un point de vue plus « philosophique », il ne me paraît pas souhaitable de vivre dans une société qui se débat avec dix mots pour exprimer, comme dirait l’autre, sa « pensée complexe ». 

Si l’un de principaux commandements de l’écriture journalistique est de rester accessible à tous et de ne laisser aucun lecteur sur le bord du chemin pour cause de tournures absconses ou désuètes, le rédacteur et le journaliste doivent-ils « tirer » le langage vers le bas ?

Je ne le pense pas. C’est en lisant, y compris la presse, voire un article de blog, que l’on enrichit son lexique personnel et, par là même, son degré de réflexion et sa capacité d’abstraction.

Après négociation avec moi-même, j’ai donc décidé que si à chaque article que j’écris, un lecteur ouvre un dictionnaire pour apprendre un nouveau mot, voilà une partie de ma mission accomplie !

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